Trop d'échanges inutiles. Une partie appréciable des échanges de produits agricoles dans le monde sont inutiles, voire préjudiciables. Une politique visant à les intensifier sans tenir compte des vraies priorités doit être rejetée (voir cette rubrique dans EUROPE d'hier). Mais si une nouvelle conception de l'agriculture, davantage conforme aux exigences écologiques et à la lutte contre la famine et la malnutrition, s'affirme au niveau mondial, l'UE doit réviser à son tour ce qui, dans sa politique agricole (la PAC), ne va pas dans le même sens. Aussi longtemps que les agriculteurs européens seront soumis à la pression d'une concurrence mondiale inéquitable et à une exigence permanente et obsessionnelle de productivité, il sera impossible de leur demander de changer leurs méthodes de production et leurs objectifs quantitatifs. Mais si le monde avance dans la bonne direction, les révisions nécessaires devront être imposées, quelles que soient les oppositions.
Des voitures américaines roulaient au vin européen. Les idées de Sicco Mansholt ont été trahies à partir du moment où certains agriculteurs ont commencé à produire non pas pour le marché, c'est-à-dire pour les consommateurs, mais pour l'intervention, c'est-à-dire pour le retrait des produits et leur destruction. Dès la naissance de cette rubrique, en 1995, nous avons mené simultanément une double bataille: pour l'agriculture européenne et ses fonctions multiples et irremplaçables et contre les abus et les erreurs de la PAC, en dénonçant quelques scandales inadmissibles. Par exemple, le "cycle du beurre": le lait produit par les vaches (sages et pas encore folles) pour nourrir leurs veaux était transformé en totalité en beurre pour bénéficier du prix d'intervention; le beurre excédentaire était stocké par centaines de milliers de tonnes, et lorsque les magasins de l'UE étaient remplis, la Commission en louait à l'extérieur, en promenant les stocks à travers l'Europe; d'où des coûts faramineux et un gaspillage énorme d'énergie électrique. Après 24 mois, le beurre était devenu inutilisable pour la consommation humaine et, en définitive, il était transformé en alimentation à vil prix pour les veaux. Le lait aboutissait ainsi à sa destination première, mais après un détour de deux ans par l'industrie de transformation, les wagons frigorifiques et les magasins, avec des pertes atteignant des millions d'écus (qui n'étaient pas perdus pour tout le monde). Tout aussi absurde est la "distillation préventive" du vin, opération par laquelle le vin est détruit et transformé en alcool sans même qu'on essaye de le vendre. L'opération est très coûteuse et très polluante, et l'alcool qui en résulte est totalement inutilisable. A une époque, après de multiples tentatives pour l'écouler, sa seule destination avait été de le mélanger au pétrole pour la fabrication, aux Caraïbes, d'essence destinée au marché des Etats-Unis. Ainsi, des voitures américaines roulaient avec ce qui restait du vin excédentaire de l'UE…
Poursuivre le redressement. Allons, on n'en est plus là, et la réforme de la PAC a déjà bien progressé. M.Fischler a pu déclarer le mois dernier à Berlin: "les montagnes et les océans de produits excédentaires ont largement disparu et l'emploi de pesticides et d'engrais chimiques a fortement diminué. Les méthodes d'alimentation des porcs et des volailles sont redevenues plus naturelles. Alors qu'au cours des années 80 la consommation de céréales fourragères avait connu une diminution annuelle de 1 à 2 millions de tonnes (car les céréales étaient de plus en plus remplacées par les déchets de l'industrie et des produits de substitution en provenance de pays tiers), aujourd'hui environ 25 millions de tonnes supplémentaires de céréales sont utilisées chaque année pour l'alimentation animale par rapport à 1992."
C'est bien, mais les efforts doivent se poursuivre. Les ravages de l'élevage bovin par les farines animales ne sont que trop évidents. L'élevage porcin intensif a provoqué dans certaines régions des pollutions désastreuses des eaux et une accumulation ruineuse de déchets. La concentration des productions sur quelques variétés végétales à haut rendement a réduit la biodiversité. Par endroits, le remembrement des terres, le drainage, la disparition des taillis et des futaies ont contribué à des inondations catastrophiques. L'effort en direction d'une agriculture "en harmonie avec la nature" et durable doit se poursuivre, et les agriculteurs doivent y participer au lieu d'essayer de s'y opposer. La qualité et la sécurité des produits doivent primer sur la quantité, les agriculteurs doivent produire pour le marché (l'intervention doit devenir ce que voulait Mansholt: un filet de sécurité et non un débouché normal). L'époque où le Conseil Agriculture constituait une émanation directe des intérêts agricoles est révolue. Aujourd'hui, certains ministres de l'Agriculture, et pas des moindres (Allemagne, Italie), sont "Verts". Lorsque les importations seront maîtrisées et soumises aux "exigences non commerciales", rien ne justifiera plus l'attitude corporatiste de certains syndicats agricoles, et les transformations de la PAC devront être imposées pour le bien de l'Europe, de sa nature, de ses paysages et de ses citoyens. (F.R.)