Quelques chefs de gouvernement étaient distraits. La décision du Sommet de Nice de transférer progressivement à Bruxelles la totalité des Conseils européens continue à faire des vagues. Plusieurs chefs de gouvernement ont avoué…qu'ils ne s'étaient pas aperçus de l'avoir approuvée. Le président Chirac l'avait présentée le lundi 11 décembre vers quatre heures du matin, en tant que concession à la Belgique. Après une suspension de séance (et la retouche des voix de la Lituanie et de la Roumanie au sein du Conseil de l'UE élargie), M. Verhofstadt avait levé sa réserve d'ensemble sur le nouveau Traité et Jacques Chirac avait constaté: "il y a accord sur le paquet global", étant entendu que ce paquet comprenait la "déclaration sur le lieu de réunion du Conseil européen" proposée auparavant, même si en fait elle n'avait pas été vraiment discutée. Une semaine plus tard, certains chefs de gouvernement ne s'en étaient pas encore rendu compte. En particulier, le nouveau président du Conseil européen, M. Göran Persson, affirmait à la presse qu'il n'avait pas souscrit à une telle déclaration. Mais en même temps, à Bruxelles, le Comité des Représentants permanents, en disposant de tous les textes et du verbatim de Nice, reconnaissait que la déclaration en question avait bel et bien été adoptée, et M. Göran Persson s'était incliné.
Rappelons le texte de cette déclaration annexée au Traité de Nice: "A partir de 2002, la moitié des réunions annuelles du Conseil européen, et au minimum une par an, se tiendront à Bruxelles. Lorsque l'Union comptera dix-huit membres, toutes les réunions du Conseil européen auront lieu à Bruxelles." C'est clair.
Ne pas oublier Barcelone et Séville. La décision est donc acquise? On n'en parle plus, et la Belgique se prépare à remplir sa tâche? Loin de là. C'est maintenant que les difficultés commencent. Première remarque: la déclaration de Nice ne parle que des Sommets officiels, les Sommets informels peuvent donc se dérouler ailleurs qu'à Bruxelles. Deuxième remarque: l'organisation des Sommets est chère et elle le sera de plus en plus avec l'augmentation du nombre d'Etats membres. La Belgique estime qu'il ne lui revient pas de couvrir toutes les dépenses, c'est la tâche du secrétariat du Conseil. Romano Prodi formule alors quelques remarques douces-amères: devenir de plus en plus concrètement la "capitale de l'Europe" vaut bien quelques frais d'organisation. La discussion sur les frais se poursuit, mais déjà les autorités de la région bruxelloise préparent un siège ad hoc pour les Sommets futurs (le site de Tour et Taxis). Mais entre-temps, c'est l'Espagne qui se manifeste. Elle présidera le Conseil au premier semestre 2002, ce serait donc le premier pays à appliquer les nouvelles règles. Mais son gouvernement fait valoir qu'il avait commencé à préparer "ses" sommets depuis longtemps, bien avant la décision de Nice: le premier est programmé pour mars 2002 à Barcelone, le second pour juin à Séville. Il n'entend pas y renoncer. De toute manière, rien ne garantit qu'à ce moment-là le traité de Nice aura été ratifié par tous les Parlements et qu'il sera donc en vigueur…
Le pour et le contre. Au-delà de ces objections spécifiques, la décision de Nice est parfois contestée dans son principe même. Les Sommets, ce n'est pas seulement une question de coût ou de déplacement de personnalités qui ont beaucoup d'engagements. C'est toute une ville, tout un pays, qui pendant un certain nombre de jours ne parlent que de l'Europe: télévision, radio, journaux…Tous ces "grands" réunis…D'ici quelques années, dans l'Europe élargie, un Sommet dans un pays nouvel adhérent, ce sera l'événement de l'année. Alors qu'à Bruxelles, un Conseil européen tous les trois mois, ce sera la routine. Et voilà que quelqu'un se demande: ne serait-il pas plus utile, pour la diffusion de l'idée européenne qu'au moins un Sommet par semestre se déroule dans le pays de la présidence? A quoi l'on oppose les problèmes d'organisation, de communication, de voyage dans des petits pays éloignés…
Il n'y a pas de conclusions à ces remarques, sinon celle-ci: les décisions qui engagent l'avenir et qui concernent quinze pays, et puis vingt et davantage, ne s'improvisent pas. Il faut en discuter, évaluer le pour et le contre, réfléchir. On ne l'a pas fait avant? Il faut le faire maintenant.
(F.R.)