Parmi les phrases (écrites ou prononcées) qui, la semaine dernière, ont enrichi l'actualité européenne, un certain nombre ont agi sur nous comme un déclic, en nous invitant à la réflexion et au vagabondage de l'esprit (même au-delà du raisonnable, estimeront peut-être certains lecteurs).
"La pollution du Danube avait été beaucoup plus grave à la suite des bombardements de l'Otan". (Mme Liliana Mara, du ministère de l'Environnement de Roumanie, à propos des effets de la pollution provoquée par la fuite de cyanure). Bravo Mme Mara qui dit tout haut ce que beaucoup de gens pensent mais qu'aucune personnalité officielle n'ose exprimer: solidarité atlantique exige. La destruction des ponts sur le Danube et sur les fleuves avoisinants ainsi que des industries pétrolières et chimiques qui en bordaient les rives a représenté un désastre écologique, économique et culturel dont les répercussions et les traces se prolongeront pendant des années; tous les pays de la région en subissent les douloureuses conséquences, bien au-delà de la Serbie. Le Danube ne représente pas seulement un instrument économique vital pour tous ces pays, mais aussi leur histoire et leur civilisation: mythes et histoire se mélangent, tout au long de ce fleuve, carrefour entre les traditions, les cultures et les religions. Qu'en savaient les jeunes aviateurs américains qui larguaient les bombes ? Pour eux, les ponts sur le Danube étaient simplement des "objectifs stratégiques".
Certes, l'opération contre Milosevic a eu le soutien de tous les pays de l'Alliance Atlantique et personne n'en conteste le principe. Mais les modalités? Rien ne nous ôtera l'idée que la vue du fleuve paralysé et des pont détruits a joué un rôle dans l'affermissement de la volonté de plusieurs chefs de gouvernement de concrétiser l'Europe de la défense et dans l'accélération foudroyante des négociations à ce sujet. Les princes qui nous gouvernent doivent avoir ressenti la sensation -plus ou moins claire, plus ou moins consciente- qu'il revient à l'Europe de décider du contenu et des modalités d'opérations de ce genre, surtout au vu des résultats: Milosevic toujours au pouvoir, et là où hier les Serbes voulaient procéder au nettoyage ethnique en éliminant les Kosovars, aujourd'hui les Kosovars essayent d'en faire de même en éliminant les Serbes, en montrant, selon Claude Imbert, "que le conte de fées d'une société mêlée de Serbes et de Kosovars fut un mirage d'abord intellectuel, puis diplomatique".
"Je crois que l'hésitation à l'égard de l'Europe a représenté l'une des plus grandes erreurs de jugement de mon pays dans l'après-guerre". (Tony Blair dans son discours du 23 février à Gand). Tout indique que le Premier ministre britannique était sincère en exprimant une fois de plus ce concept dans une occasion particulièrement significative, alors qu'il répondait après douze ans au "discours de Bruges" de Mme Thatcher (qui, le 20 septembre 1988, avait pratiquement rejeté l'Europe unie telle qu'elle se construisait). Tony Blair est sans doute convaincu que la place du Royaume-Uni est en Europe et que son intérêt est de contribuer de l'intérieur à la grande entreprise pour pouvoir l'influencer, y avoir son mot à dire. Le malheur est que, pour l'essentiel, ni l'opinion publique ni la presse ni l'administration ne partagent cette opinion. L'hostilité, l'antipathie viscérale à l'égard de tout ce qui est supranational ou implique un transfert de souveraineté vers des Institutions communes, sont aussi vives aujourd'hui qu'il y a douze ans. Ce qui sur le Continent est considéré comme un enrichissement et une victoire contre les démons du passé qui ont ensanglanté l'Europe pendant des siècles, est ressenti outre-Manche comme une renonciation, une perte d'autonomie, une régression. C'est un comportement irrationnel, car en fait les pertes inévitables de souveraineté sont acceptées, mais à la condition qu'elles se réalisent en direction des Etats-Unis. Le cas d'Echelon est symptomatique, même si les Institutions européennes (le Parlement y compris) auront difficilement le courage de le dénoncer avec l'indignation qui serait de mise et d'en tirer les conséquences appropriées. En politique étrangère, on se demande parfois si le Royaume-Uni fait partie de la Pesc ou plutôt d'une alliance "préférentielle" anglo-américaine. Le dernier cas qui fait réfléchir a été celui de la fin de l'embargo aérien à l'égard de la Serbie. La France l'avait proposée depuis deux mois au moins et tous les pays communautaires étaient d'accord (sauf les Pays-Bas), mais Londres s'y est opposée avec opiniâtreté aussi longtemps que Washington n'a pas donné son feu vert. Ce jour-là, les organes de Bruxelles, qui en discutaient depuis plusieurs semaines, ont appris avec étonnement par la presse que...Mme Albright et Robin Cook avaient pris ensemble la décision de supprimer l'embargo! Le projet européen différait toutefois sur un point du projet anglo-américain; eh bien, les Britanniques ont attendu le consentement de Washington même sur ce détail avant de lever leur dernière réserve.
Que pourra faire Tony Blair (et ceux qui pensent comme lui) face à l'attitude de la presse de son pays? Selon Boris Johnson, commentateur influent, à chaque millénaire l'Angleterre doit faire face à une invasion: les Romains de Jules César en l'an 42, les Normands en 1066, les "troupes de Bruxelles" maintenant. Comment entraîner au coeur de l'Europe un pays qui ressent de cette façon l'intégration européenne? Quel sera le poids des industriels et des forces économiques en général qui s'efforcent de montrer où se situe l'intérêt du pays ?
"L'Italie se fera l'interprète de la nécessité d'inclure la politique de sécurité et de défense commune dans le Traité". (Massimo d'Alema à l'issue de son entretien du 24 février avec Javier Solana). Il était inévitable que tôt ou tard l'un ou l'autre des quinze gouvernements demande formellement que des dispositions sur la Pesd (politique européenne de sécurité et défense) soient négociées dans le contexte de la Conférence Intergouvernementale en cours, et l'ambassadeur Fagiolo, représentant italien dans le groupe Seixas da Costa, donnera suite sans doute à l'annonce de son premier ministre. Il est connu que certains gouvernements s'opposent à cet élargissement de l'ordre du jour de la CIG, pour des raisons essentiellement tactiques: ils estiment que la ratification du nouveau Traité qui sortira de la CIG serait compromise dans leurs pays si les textes soumis aux Parlements étaient trop explicites en matière de défense. Mais est-il souhaitable qu'une fois de plus l'Europe essaye de progresser dans l'équivoque? N'est-il pas indispensable de dissiper le brouillard, et que chaque Etat membre indique clairement quels doivent être, à son avis, l'ampleur et les objectifs de la construction européenne ?
Il y a quelque chose de gênant dans cette affaire: prendre position, revient à laisser l'impression de donner tort à l'un et raison à l'autre. Or, les différentes conceptions de l'Europe unie sont toutes parfaitement légitimes. Il est tout à fait compréhensible qu'un pays comme le Danemark n'ait pas l'ambition d'influencer directement le sort du monde; pour les positions politiques, il lui suffit de participer aux délibération de l'Onu; pour les questions militaires, à celles de l'Otan, et de s'aligner ensuite loyalement sur les décisions qui en sortent. Il est cependant tout aussi compréhensible que d'autres pays qui, il y a quelques décennies, déterminaient les évolutions mondiales, entendent reconquérir ensemble le poids d'autrefois, ou du moins avoir leur mot à dire et rendre à l'Europe un rôle actif. On est tout aussi bon Européen dans un cas comme dans l'autre. Comment oublier que le Danemark a sauvé l'honneur de l'Europe le jour où son roi, et après lui des milliers et des milliers de Danois, ont arboré l'étoile jaune que le nazisme avait imposée à leurs concitoyens juifs? Comment ignorer que les pays scandinaves sont toujours les plus généreux dans l'aide au tiers monde ?
L'Europe doit offrir à chaque pays la possibilité de se comporter conformément à ses ambitions, son histoire, sa mentalité, ses traditions. Comment? En regardant du côté de la formule de l'"avant-garde ouverte", qui n'obligera personne à participer à des formes d'intégration qui ne correspondent pas à ses aspirations, tout en permettant aux autres de réaliser ce qu'ils considèrent comme nécessaire.
"Permettez-moi de vous demander de me localiser à Bruxelles pour le mandat que les chefs d'Etat et de gouvernement m'ont confié, et nulle part ailleurs". (Romano Prodi dans la réponse à un article du "Monde" qui avait annoncé son prochain retour à la politique nationale en Italie). Chacun commente comme il l'entend le comportement et les résultats de la Commission européenne et de son président. Mais attribuer à ce dernier, et avec quel relief, de fausses intentions concernant son rôle et ses responsabilités, dépasse, à notre avis, la liberté de jugement. Enfin, chacun se comporte selon ce que lui dicte sa conscience professionnelle. Personnellement, ce sont d'autres aspects qui nous gênent dans les prises de position du président de la Commission. Pour affirmer ses intentions de renouvellement, il dénigre ce que l'Europe a fait jusqu'à présent. La Commission Santer ? Bon, c'est la mode de la considérer comme nulle (bien que l'Agenda 2000, quand même...). Mais les intuitions et la méthode de Jean Monnet? Et la décennie Delors? Dans sa sollicitude de prouver sa volonté de changement, Romano Prodi parle de "repenser radicalement notre manière de construire l'Europe", jusqu'à déclarer: "chaque Institution, à commencer par la Commission, doit accepter que sa forme actuelle et même son existence à long terme, puissent être remises en discussion".
Or, la Commission représente l'invention la plus marquante du système institutionnel communautaire. Plusieurs hypothèques la menacent, dont la perspective de se retrouver alourdie et inefficace à 30 membres. Si maintenant même le président se met à douter de son avenir...
Ferdinando Riccardi