Lisbonne, 10/01/2000 (Agence Europe) - "Nous n'avons pas une vision mégalomane de nos capacités"… C'est par cette formule que le Premier ministre portugais Antonio Guterres, président en exercice du Conseil européen depuis le 1er janvier, résume la philosophie de base qui inspire la Présidence portugaise du Conseil au cours du semestre. "Nous essaierons de faire de notre mieux afin d'élaborer une vision et une stratégie pour l'Europe", a indiqué M. Guterres à un petit groupe de journalistes européens qu'il a reçu vendredi dernier, leur confiant: "Notre logique sera de renforcer le plus possible l'unité politique de l'Europe dans une vision de l'avenir qui intègre notamment la dimension de l'élargissement. En même temps, nous travaillerons de façon déterminée, en respectant la volonté des Etats membres, en vue de définir des stratégies économiques et sociales qui permettent à l'Union de rester compétitive et de conserver un modèle de cohésion sociale qui nous est cher". Et d'ajouter: "Nous appuierons tout ce qui pousse à l'approfondissement de l'Europe", l'intégration ayant été, du point de vue du Portugal, un "facteur essentiel de stabilisation et de renforcement de la démocratie" (ce qui, a-t-il ajouté en substance, doit être gardé à l'esprit dans la perspective des prochains élargissements). En décrivant les lignes de force du programme de la Présidence portugaise, M. Guterres a mis l'accent sur les thèmes suivants:
Conseil européen extraordinaire emploi/réformes. La Présidence conçoit ce Sommet qui se déroulera à Lisbonne les 23 et 24 mars "comme un instrument dans un processus" qu'elle "voudrait prolonger dans le temps" pour permettre à l'Union "d'avoir un objectif et de se doter d'une stratégie". Ce ne sera pas une fin en soi, mais un "moment pour établir une grande ambition, celle de faire de l'Europe, à l'horizon d'une dizaine d'années, un espace plus compétitif, plus créateur d'emplois et de cohésion sociale". L'objectif devrait être de "construire un espace économique basé sur la société de l'information et de la connaissance" qui débouche sur la "capacité de générer des niveaux élevés de croissance soutenable". Sur ce plan, "l'Europe ne part pas de zéro" car "il y a l'euro" et que "trois processus sont en marche", celui de Luxembourg (politiques actives de l'emploi) "qui est bien enraciné", celui de Cardiff (réformes économiques dans le cadre du Marché intérieur) "qui a commencé" et celui de Cologne (dialogue macro-économique) "qui en est à ses premiers pas". Sur cette toile de fond, "l'objectif n'est pas de créer un nouveau processus", mais bien de prendre, "à Lisbonne et après", des décisions qui permettent d'approfondir et d'articuler le processus d'ensemble, à commencer par une "méthodologie qui permette d'être plus efficace". Pour M. Guterres, "approfondir et articuler" implique de "bien utiliser les instruments" qui existent, à commencer par "les Grandes orientations qui devraient être le chapeau définissant les grandes orientations économique et sociales". Un domaine dans lequel le Conseil doit intervenir "avec une vue d'ensemble" englobant "l'emploi, la compétitivité et la stabilité", cette dernière dimension étant "à garder même s'il faut lui ajouter quelques éléments". A cet égard, Antonio Guterres souhaite que l'UE s'engage tout particulièrement dans deux directions: a) la société de l'information, avec la "construction d'une véritable économie de la connaissance", ce qui impose de réfléchir à la R&D, à l'éducation et à la formation (tout "en respectant ce qui est intouchable dans les instruments éducatifs nationaux") ; b) une "réflexion conjointe sur la protection sociale", au moment où l'UE est marquée par un "vieillissement de la population" et qu'il convient de "garantir que la protection sociale soit durable". Un groupe de travail a commencé à travailler sur cette problématique. M. Guterres y ajoute le "combat contre l'exclusion sociale" car il faut, à ses yeux, "reconnaître qu'il y a des noyaux durs d'exclusion qui nécessitent d'être traités" (la Présidence portugaise collabore avec la Commission européenne pour que celle-ci "puisse déclencher une initiative" en la matière).
Sur le plan de la méthodologie, "nous souhaitons une coordination ouverte", en fonction des possibilités: "J'aimerais pouvoir, avec l'apport de la Commission, conduire au consensus le plus élevé sur une stratégie qui articule le processus en poussant, dans chaque domaine, la coopération au niveau le plus approfondi possible". Dans certaines domaines, M. Guterres prônera ainsi un système de benchmarking, "avec un nombre limité d'indicateurs pour que l'on puisse faire des comparaisons, créer une émulation, se positionner par rapport à l'extérieur" (les Etats-Unis notamment). "Ailleurs, en raison du principe de subsidiarité", il proposera "une coordination plus souple, voire un simple échange d'informations et de bonnes pratiques" ; ce sera le cas, par exemple, pour la protection sociale.
Interrogé sur le caractère concrètement opérationnel de ces idées, M. Guterres (qui s'est déclaré "ni optimiste ni pessimiste, mais déterminé comme Jean Monnet", et convaincu du "besoin d'une coordination des efforts et d'une vision stratégique") a estimé que "l'avantage" du processus de Luxembourg était l'existence "d'indicateurs précis et de la volonté politique commune d'atteindre des objectifs quantifiés et de les mesurer". Dès lors, "la clé pour réussir, c'est l'acceptation plus généralisée du benchmarking". Souhaitant "arriver à des choses concrètes dans les domaines de la société de l'information et de la cohésion sociale", il s'est aussi déclaré conscient de "l'impossibilité d'augmenter le budget communautaire" ("Il ne faut pas rouvrir cette question", a-t-il dit), mais il a estimé qu'il pouvait y avoir des "synergies énormes" si l'on profitait des Fonds structurels et d'une coordination des politiques d'investissements des différents Etats membres. A titre d'exemple, il a jugé que "l'objectif de lier toutes les écoles à Internet" serait "quelque chose de très important" et il a aussi mentionné la nécessité d'un "accès plus facile aux marchés financiers".
Conférence intergouvernementale. La Présidence portugaise respectera les décisions d'Helsinki, à savoir qu'il y a les reliquats d'Amsterdam et la possibilité qui lui est donnée d'ouvrir de nouveaux thèmes, ce qui est "son intention". Pour M. Guterres, il est "important que la CIG ne se limite pas aux seuls aspects institutionnels": "La Présidence commencera par les reliquats en vue de pouvoir aboutir sous la Présidence française, mais elle essaiera d'élargir l'agenda afin que les négociations veuillent dire quelque chose aux opinions publiques". Dans cet esprit, l'ordre du jour devra "sans doute" être élargi aux questions de Défense, et la Présidence accordera une importance majeure à la Charte européenne des droits fondamentaux. Toutefois, seule existe la "possibilité d'un élargissement limité de l'agenda", pas d'une CIG "plus globalisante". Et sur ce plan, "le rôle de la Présidence n'est pas d'imposer ses vues, mais de trouver le consensus possible", raison pour laquelle elle est "en train de consulter les Etats membres". Toutefois, pour M. Guterres, la question de la "majorité qualifiée est en relation directe avec les coopérations renforcées", lesquelles sont un "élément important pour faire fonctionner une Europe élargie" ("sans exclure aucun pays de façon arbitraire", précise-t-il). A ses yeux, il y a "relation évidente entre les possibilités de la majorité qualifiée et les possibilités des coopérations renforcées (…) pour contribuer à éviter des blocages"; pour cette raison, il serait "logique" de traiter ce "domaine qui pourra probablement être évoqué" (alors que le Portugal est favorable, pour sa part, à une large extension de la majorité qualifiée). Interrogé sur les dissonances perceptibles au sein de son gouvernement en ce qui concerne les coopérations renforcées (voir nos bulletins des 7 et 8 janvier), le Premier ministre portugais a indiqué que son pays était passé, en la matière, d'une "position relativement négative à une position positive", cette évolution étant "plus rapide chez les uns que chez les autres". Cette évolution procède du fait que l'on va vers une UE "de plus en plus hétérogène" et que, des coopérations renforcées existant déjà (il a cité la monnaie unique et Schengen), il valait "mieux encadrer dans la logique du Traité cette volonté de certains Etats membres d'aller plus loin plus vite". "Le Portugal essaiera d'être à l'intérieur de chaque type de coopération renforcée", a ajouté M. Guterres en précisant que ce qu'il recherche en tant que Présidence, "c'est un consensus opérationnel". En conclusion, il a estimé que la CIG pouvait réussir si tous les Etats membres acceptaient la "logique de construire l'Europe" et de ne pas se limiter à la "logique de renforcer leur rôle relatif". Si la CIG s'avère un "simple champ de bataille entre grands et petits, elle ne réussira pas", car en définitive, elle sera ponctuée par des "ratifications nationales". Il a aussi précisé qu'il ne partageait pas les craintes du Premier ministre finlandais Lipponen à propos de l'émergence d'un "directoire" -qui est "normalement très inefficace"- et qu'il jugeait "essentiel un dialogue entre petits et grands pays".
Sécurité/défense. "Nous avons une vision atlantique, mais nous croyons qu'il faut créer un pilier européen de l'Alliance qui soit crédible et qu'il doit s'ancrer dans l'Union", a indiqué M. Guterres en précisant que la Présidence ferait de la création d'une politique commune de sécurité/défense une priorité et qu'elle voudrait, en ce domaine, "aller le plus loin possible".
Russie/Tchétchénie. L'Union "a parlé de manière très claire", mais son "problème est de l'ordre de l'efficacité" alors qu'elle "a déjà utilisé tous les instruments qui sont à sa disposition", ce qui apporte la "preuve que l'Europe reste politiquement très impuissante". C'est la raison pour laquelle "il faut travailler sérieusement à la création d'une Europe politique" et, par conséquent, à "l'élément essentiel que constitue la politique de sécurité et de défense".
Fiscalité. Antonio Guterres est "un peu sceptique" quant à la "possibilité d'avoir une coopération renforcée" en ce domaine. En tout cas, la Présidence essaiera, en cette affaire, "d'être une partie de la solution et non pas une partie du problème, ce qui serait le cas si elle parlait de coopération renforcée".
Sûreté alimentaire. M. Guterres croit qu'il "faut avancer dans le sens d'une Agence européenne".