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Bulletin Quotidien Europe N° 13865
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CARTE BLANCHE / Carte blanche

Une saison des feux qui n'en finit pas - par Joan Borrell Mayeur

En août 2025, alors que des incendies ravageaient le Portugal et que deux de ses Canadair tombaient en panne, le gouvernement portugais a demandé un appui aérien à l'Espagne. L'Espagne n'a pas pu répondre positivement à l'appel. Ses propres moyens étaient déjà accaparés par des feux simultanés sur l'ensemble de la péninsule Ibérique. C'est le Maroc qui a pris le relais, en envoyant deux appareils.

Cette situation - un voisin européen au bord de la saturation, un partenaire nord-africain qui vient à la rescousse - illustre ce qu'est aujourd'hui la gestion des incendies en Méditerranée, et ce qu'elle doit devenir.

Les chiffres des dernières saisons sont éloquents. En 2025, année la plus destructrice jamais enregistrée, plus d'un million d'hectares ont brûlé dans les États membres de l'UE. C’est le bilan le plus lourd depuis le début des relevés systématiques. Les épisodes conjuguant chaleur et sécheresse extrêmes, ces conditions météorologiques qui transforment les forêts en brasiers, ont progressé de 35 à 45% dans le bassin méditerranéen depuis 2000. Les forêts qui parvenaient jadis à se régénérer entre deux saisons brûlent désormais avant d'en avoir eu le temps.

Les scientifiques sont formels: il ne s’agit pas d’un cycle qui se corrigera de lui-même, mais d’un changement structurel des conditions auxquelles est désormais soumise la région.

La réponse politique, cependant, n'a pas encore été au niveau de la réalité. Les gouvernements méditerranéens ont jusqu'ici traité le feu comme une urgence nationale, à gérer à l'intérieur des frontières, avec des flottes nationales, en faisant appel à l'aide bilatérale quand la situation devient intenable.

Ce réflexe est compréhensible, mais il est de moins en moins pertinent. Les installations chimiques, les infrastructures portuaires et énergétiques, concentrées le long des corridors industrialisés du pourtour méditerranéen, comportent des risques qui franchissent les frontières plus vite qu'aucun plan d'urgence national ne peut être activé. La mer qui relie ces cultures depuis des millénaires relie aujourd'hui leurs vulnérabilités d'une façon que nos pays ne peuvent plus affronter seuls.

Le problème de fond est que la gestion des incendies en Méditerranée a été conçue pour être réactive. Trop souvent, la réponse ne s'enclenche que lorsque le feu est déjà visible, et non dès que ses causes deviennent détectables. Les données satellitaires, la modélisation du comportement du feu assistée par IA et les systèmes d'alerte précoce avancés rendent désormais une véritable anticipation possible, mais seulement si les cadres de gouvernance permettent aux données, aux aéronefs et aux compétences de circuler aussi rapidement que les feux eux-mêmes, par-delà les frontières.

Déployée dans des systèmes nationaux cloisonnés, la technologie ne livre qu'une fraction de ce qu'elle pourrait apporter dans une architecture régionale partagée.

Certaines initiatives vont déjà dans ce sens. À l'Union pour la Méditerranée (UpM), par exemple, nous venons d'adopter le Plan d'action 2030 sur la protection civile et la gestion des risques de catastrophe, conçu pour aider à bâtir cette architecture avant la prochaine crise, plutôt que de l'improviser une fois le feu déclaré. L'UpM réunit 43 États membres, dont les 27 pays de l'UE et des partenaires du sud et de l'est de la Méditerranée, et offre d'ores et déjà le cadre approprié pour la coopération transfrontalière.

L'ambition centrale du plan est l'interopérabilité entre les systèmes nationaux : la capacité pour un aéronef marocain d'opérer aux côtés d'un Canadair français sous commandement grec, sans perdre des heures en raison de protocoles incompatibles. Cela peut paraître technique, jusqu'à ce que l'on se retrouve au cœur d'un incendie qui ravage des hectares et détruit des vies. En dehors des périodes d’incendies marquants, convaincre les gouvernements de s'engager à mettre leurs ressources et compétences au service d'un cadre régional, quand la pression budgétaire est forte et que le risque paraît abstrait, c'est le défi politique qu'aucun plan d'action ne peut résoudre à lui seul.

Le Mécanisme de protection civile de l'UE a fait ses preuves à maintes reprises dans les dernières années, en permettant de mobiliser des moyens aériens et terrestres transfrontaliers avec une rapidité qu'aucun système national seul ne pourrait égaler. Ce que l'UpM y ajoute, c'est la continuité partenariale qui renforce l'efficacité de ce mécanisme. Les gouvernements du sud et de l'est de la Méditerranée, qui partagent la même géographie du feu, ont développé leurs propres capacités et doivent être intégrés à une architecture commune.

La proximité entre nos pays rend tout cela concret. Un incendie de forêt dans le nord de la Tunisie menace la même économie touristique, la même biodiversité, les mêmes communautés rurales qu'un feu de l'autre côté de la mer, en Sicile. L’explosion d'une installation chimique dans un port méditerranéen envoie son panache vers la ville que le vent choisit. Les incendies, comme la sécheresse ou la montée des eaux, s'accumulent sans égard aux frontières.

Les solutions bilatérales négociées sous la pression, quand la fumée est déjà visible, n'ont jamais suffi. Ce qui fonctionne, c'est la préparation bien en amont: des systèmes de renseignement partagés, des ressources prépositionnées, la confiance institutionnelle que seules des années de coopération soutenue permettent de bâtir.

À l'heure où la coopération internationale est plus que jamais mise à l'épreuve, la tentation de traiter les problèmes communs comme une compétition pour savoir qui en supportera le coût est bien réelle. La Méditerranée ne peut pas se le permettre. Nos pays partagent une mer, et la mer ne divise pas les risques. Les distances sont trop courtes, les interdépendances trop imbriquées. Quarante-trois gouvernements ont accepté de bâtir quelque chose ensemble : des cadres, des capacités, des habitudes de coopération qui n'existaient pas il y a seulement dix ans. La question la plus difficile est de savoir si la volonté politique restera aussi forte pendant les mois où aucun feu ne brûle.

C'est le défi auquel ce cadre de coopération est désormais confronté, et j'entends consacrer les années qui viennent à faire en sorte qu'il serve pleinement les habitants de tous les rivages de notre mer commune.

Joan Borrell Mayeur est Secrétaire général adjoint pour la stabilité et la résilience au sein de l'Union pour la Méditerranée

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