Michael 0’Flaherty, Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, se définit comme un « diplomate de terrain », proche des plus démunis afin de porter leur voix aux instances dirigeantes. Agence Europe l’a rencontré après la publication de son rapport annuel et avant la Conférence des ministres européens des Affaires étrangères, prévue à Chișinău le 15 mai. (Propos recueillis par Véronique Leblanc)
Agence Europe : Votre dernier rapport évoque des « années très difficiles ». 2025 a-t-elle marqué une rupture ?
Michael O’Flaherty : L'interaction de facteurs tels que la crise climatique, la domination de l'IA, l'ampleur des inégalités et bien d’autres évolutions majeures concourent à un « changement d’ère ».
Il n'est pas certain que nos acquis en matière de démocratie, d'État de droit et de droits humains nous accompagnent dans ce nouvel avenir.
Nous devons faire preuve d'une grande détermination, d'une concentration sans faille et de courage pour garantir la pérennité de cet extraordinaire acquis.
2025 s'inscrivait dans une continuité, mais ce qui a été nouveau, ou plus évident, c'est que nos valeurs fondamentales en matière de droits humains sont de moins en moins considérées comme sacrées.
Le droit de demander l'asile, la protection contre l'expulsion en cas de risque de persécution, les droits fondamentaux de tout prisonnier, le droit de manifester pacifiquement ont été remis en question en 2025 d'une manière qui, du moins pour les sociétés démocratiques, m'a semblé inédite.
Vous évoquez une « boîte à outils »…
Nous avons le Conseil de l'Europe qui peut se targuer de réalisations remarquables sur lesquelles nous pouvons appuyer.
Par exemple, la Cour européenne des droits de l'homme, dont les arrêts sont, dans une large mesure, respectés, ainsi que les différents organes d'experts chargés du suivi des droits humains. Leurs avis sont pris au sérieux.
La Commission de Venise, quant à elle, a établi un cadre de référence pour mesurer le respect de l'État de droit et ce cadre est utilisé de manière très proactive par l'UE et d'autres acteurs.
Je pourrais aussi évoquer les Nations Unies et préciser que, même si, au sein de l'UE, le respect des droits n'est pas toujours une réalité, il s’inscrit comme une condition de plus en plus visible.
Dans ce contexte plus large, j'attends avec impatience l'adhésion de l'UE à la Convention européenne des droits de l'homme. Cette adhésion se fait attendre depuis trop longtemps et doit être finalisée rapidement.
Vous évoquez aussi un « réservoir de décence » dans la société civile…
Cela reflète une réalité de l'humanité. Les choses peuvent toujours mal tourner, mais lorsqu'elle dispose d'un cadre ou d’une 'feuille de route' pour exprimer sa décence, elle peut mettre en place des sociétés fortes qui respectent les droits humains.
En matière d’accès des enfants aux réseaux sociaux, vous vous êtes prononcé dès le départ contre l'interdiction. Pourquoi ?
Il ne fait aucun doute que l'exposition des enfants à des contenus profondément nocifs, accessibles au moyen de leurs téléphones et des réseaux sociaux, représente un problème majeur. La question n'est donc pas de savoir si nous devons nous attaquer au problème, mais comment nous devons le faire.
Je suis surpris de constater que, pour répondre à cette question, tant d'États et tant de responsables politiques semblent systématiquement interdire l'accès aux enfants.
Cela me semble détourner l'attention du rôle primordial des plateformes : celui de faire le ménage et de modérer leurs espaces.
Par quels biais ?
Nous devons exiger la transparence des algorithmes afin de comprendre comment les contenus sont diffusés et amplifiés.
Nous avons besoin d'autorités de surveillance efficaces, dotées des capacités et des ressources nécessaires pour exercer correctement leur mission.
Et nous avons besoin de mesures correctives concrètes pour que ces plateformes rendent de véritables comptes.
Ce débat doit s'inscrire dans le cadre de la protection immédiate des enfants. Si des interdictions, quelles qu'elles soient, doivent être mises en place, il est essentiel qu'elles fassent l'objet d'une large consultation au sein de nos sociétés, notamment avec les jeunes.
N'oublions pas dans ce cadre que les jeunes se trouvent à des stades de développement très différents. Consulter un adolescent de 16 ans ne revient pas à consulter un enfant de 10 ans. Nous devons respecter leur autonomie et les associer à la réflexion sur les solutions les plus adaptées.
C'est pourquoi je plaide pour une approche multidimensionnelle et globale du problème, plutôt que pour une réaction immédiate consistant à interdire.
La Cour européenne des droits de l’homme a vu sa jurisprudence en matière migratoire mise en cause par neuf États membres de l’UE en mai 2025. Qu’attendez-vous de la Déclaration politique qui sera publiée à ce sujet à l’issue de la Conférence de Chișinău ?
Je me félicite que ce débat ait été porté au sein du Conseil de l'Europe et qu'un processus ait permis à tous les États membres de participer à la clarification du langage de cette Déclaration.
Ce langage négocié évite nombre des problèmes que j'avais relevés dans la lettre des 9 et la Déclaration des 27, mais il reste essentiel de veiller à la plus grande prudence après l'adoption de la Déclaration.
Nous devrons nous assurer qu'aucune disposition ne soit interprétée de manière à compromettre l'indépendance de la Cour européenne des droits de l'homme ni celle des juridictions nationales.
Veiller aussi à ce que rien ne remette en cause l'universalité des droits humains.
Il faudra également éviter qu’à l'avenir, la Convention soit instrumentalisée dans un quelconque débat politique et rester vigilants quant aux conséquences imprévues de nos actions.
Enfin, il convient de rappeler que le débat passionné sur le thème 'migrations et sécurité' ne s'apaisera pas. Face à cette crise, nous ne devrons jamais mettre en péril la valeur inestimable de nos acquis en matière de droits humains.
Autre sujet qui sera central à Chișinău, la concrétisation du Tribunal spécial contre le crime d’agression de la Russie. Est-il réaliste d’envisager de traduire Vladimir Poutine et son régime en justice ?
Je salue cette initiative. Nous devons exiger que justice soit faite, comme je l’ai constaté à maintes reprises, notamment en Sierra Leone, où j’ai travaillé pendant le conflit brutal qui y a sévi. Nous avons recueilli des preuves en vue de futures enquêtes criminelles sans savoir si nous perdions notre temps ou si nous faisions quelque chose d'utile, mais, en fin de compte, nos efforts ont porté leurs fruits et j'ai témoigné lors des procès pour crimes de guerre.
Autres exemples : la guerre en ex-Yougoslavie, où nous parlions déjà de responsabilité pénale bien avant la fin du conflit, et le Cambodge, où il a fallu tant d’années pour obtenir une forme de justice.
J'aborde donc cette question avec la conviction que nous devons faire ce qui est juste.