À Bruxelles, les pressions s’intensifient pour affaiblir le règlement européen contre la déforestation (EUDR), alors même que certaines chaînes d’approvisionnement du luxe européen, y compris liées à LVMH, pourraient rester exposées à des risques de déforestation au Paraguay.
Le 24 avril, des représentants autochtones du Paraguay ont manifesté devant les bureaux de l’UNIC, l’association italienne du cuir, à Milan. Les Ayoreo Totobiegosode dénonçaient le lien persistant entre l’industrie européenne du cuir et la destruction de leurs terres ancestrales, au cœur du Gran Chaco paraguayen, la deuxième plus grande forêt d’Amérique du Sud. Leur message était limpide : des décisions prises en Europe contribuent à détruire leur territoire.
Pourquoi cette mobilisation, et pourquoi maintenant ? Parce que la Commission européenne a laissé entendre, lundi 4 mai, qu’elle pourrait supprimer les exigences de 'zéro déforestation' pour les peaux et le cuir importés (EUROPE 13861/6). Autrement dit, au moment même où l’Union s’apprête à mettre en œuvre son texte phare contre la déforestation importée, elle envisage d’exempter l’un des secteurs les plus liés à la destruction des forêts.
Et ce malgré ses propres analyses : selon la méthodologie publiée par la Commission, le cuir présente l’empreinte de déforestation la plus élevée parmi les importations sud-américaines. Difficile, dans ces conditions, d’y voir une décision fondée sur la science plutôt qu’un choix politique.
L’UNIC et la COTANCE, principaux représentants du lobby européen du cuir, sont à la manœuvre. Une enquête récente de Global Witness, relayée par Politico, révèle qu’ils rencontrent des représentants des institutions européennes en moyenne tous les deux mois depuis début 2024 afin d’obtenir cette exemption. Un tel niveau d’accès interroge sur les intérêts qui influencent aujourd’hui les politiques européennes.
L’enquête montre également qu’une figure centrale de ces deux organisations, Fabrizio Nuti, possède une tannerie au Paraguay identifiée comme présentant un risque élevé d’approvisionnement en peaux issues d’élevages liés à plus de 111 000 hectares de déforestation dans le Gran Chaco. Ces peaux pourraient continuer d’alimenter des chaînes d’approvisionnement européennes, notamment via une autre tannerie contrôlée par le groupe Nuti, Nuti Ivo, filiale de LVMH.
Ces liens répétés renforcent les interrogations sur la solidité des dispositifs de traçabilité et de vigilance mis en avant par les entreprises.
Une part importante de cette déforestation touche des territoires autochtones pourtant protégés. Or, protéger les forêts et les peuples autochtones comme les Totobiegosode est précisément l’objectif de l’EUDR. Le cuir doit donc rester pleinement couvert par le règlement.
Pendant que les terres des Totobiegosode disparaissent, l’UNIC et la COTANCE tentent de convaincre les décideurs européens à l’aide d’études financées par l’industrie, dont la rigueur scientifique est contestée, malgré des preuves indépendantes établissant clairement les liens entre cuir et déforestation.
La méthode est bien connue : semer le doute, brouiller les faits et retarder la régulation. Le cuir n’est pas un simple sous-produit inoffensif : il contribue à la rentabilité de l’élevage bovin et participe ainsi à la déforestation.
Exclure le cuir de l’EUDR conduirait à une absurdité : interdire la viande issue d’animaux élevés sur des terres déforestées tout en autorisant le cuir provenant des mêmes animaux. Une telle faille affaiblirait non seulement l’intégrité du règlement, mais aussi la crédibilité des engagements environnementaux de l’Union européenne.
Ne cédons pas aux manœuvres du lobby du cuir. Si l’Union recule aujourd’hui, elle enverra un signal dangereux : à Bruxelles, la persistance du lobbying peut finir par l’emporter sur les faits. L’EUDR devait devenir une référence mondiale, pas un compromis vidé de sa substance.
Appliquons enfin pleinement ce règlement. Sa crédibilité est en jeu, tout comme l’avenir de celles et ceux qui subissent déjà les conséquences de la déforestation.
Marie Toussaint est députée européenne, vice-présidente du groupe Verts/ALE au PE et 'shadow rapporteure' sur le règlement 'EUDR'