À l’occasion de la 18e Conférence spatiale européenne, le directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), Joseph Aschbacher, a fait un point, mardi 27 janvier, sur les dernières annonces de l’Union européenne, mais aussi de l’ESA, en matière de programmes spatiaux. Il a aussi plaidé pour le renforcement des relations entre l’Union européenne et son Agence. (propos recueillis par Camille-Cerise Gessant)
Agence Europe - Lors de son discours (EUROPE 13795/21), le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, a annoncé des progrès significatifs dans le domaine spatial, notamment avec les programmes GovSatcom et Iris². Pourquoi ces deux programmes sont-ils si importants ?
Joseph Aschbacher - Ils sont absolument essentiels. Tout le monde connaît Starlink, qui domine aujourd'hui le marché de l'Internet haut débit depuis l'espace. Avec une part de marché d'environ deux tiers à l'échelle mondiale, il s'agit d'un quasi-monopole.
L'Europe a donc besoin de ses propres capacités, car il nous faut notre propre technologie spatiale autonome et notre infrastructure spatiale indépendante. D'autres partenaires dans le monde, et pas seulement l'Europe, considèrent l'Europe ou son industrie comme des partenaires potentiels pour la fourniture de certains de ces services. Il s'agit donc d'une technologie essentielle, hautement stratégique et d'une importance capitale.
Nous sommes sur la bonne voie.
Certains acteurs s'inquiètent du fait que certains pays européens, tels que l'Allemagne, souhaitent développer des programmes similaires à Iris². Êtes-vous préoccupé par une éventuelle duplication au niveau de l'UE ?
L'Europe bénéficie d'infrastructures et de solutions européennes.
Nous tenons à féliciter le ministre allemand de la Défense pour l'annonce d'un investissement de 35 milliards d'euros dans le domaine spatial pour la défense. Cet investissement est crucial et nécessaire pour que l'Europe puisse rattraper son retard sur ses partenaires internationaux.
Par ailleurs, nous disposons aujourd'hui d'une occasion unique : cet investissement national est certes utilisé, contrôlé et mis en œuvre au niveau national, mais il est essentiel de disposer d'un cadre européen permettant de l'intégrer et de le relier à d'autres initiatives.
C'est précisément ce que nous avons proposé lors de la réunion ministérielle (de l’ESA en novembre dernier, NDLR - EUROPE 13760/23), à travers le programme 'Résilience européenne depuis l'espace' (ERS), qui vise à créer une architecture permettant la mise en commun et le partage des ressources nationales ainsi que le développement de nouvelles ressources à l'échelle européenne.
Cette mise en commun et ce partage sont fondamentaux, car ils permettent aux investissements, comme celui réalisé en Allemagne ou dans d'autres pays, d'être réellement interconnectés et de constituer ainsi une infrastructure sous contrôle national allemand, tout en étant intégrée au cadre européen.
Si nous ne réalisons pas ce travail dès le départ, nous perdrons la possibilité de la connecter ultérieurement à d'autres actifs.
Vous évoquez le programme ERS, qui est également lié à la défense. Comment l'ESA pourrait-elle contribuer aux efforts de défense de l'UE ou des pays européens ?
Certains États membres nous ont demandé de proposer un programme commun, désormais appelé ERS, qui soutienne les besoins en matière de défense et de sécurité. L'Agence spatiale européenne s'est alors attelée à sa définition et à sa préparation. En un an, nous sommes passés de 0 à 1,3 milliard d'euros, montant de la souscription obtenue pour ERS. C'est plus que ce que j'avais proposé (1,1 milliard).
Cela montre également que nos États membres sont très engagés dans ce type d'activité, nouvelle pour l'ESA, puisqu'il s'agit d'un programme entièrement dédié à la sécurité et à la défense. ERS est un programme précurseur du futur programme EOGS de l'Union européenne, le service gouvernemental d'observation de la Terre.
Mardi, vous avez évoqué l'excellente coopération entre l'ESA et la Commission européenne et vous avez mentionné la possibilité d'aller d'approfondir cette coopération. Pourriez-vous nous expliquer comment ?
Ce travail est en cours. Aucune décision n'a encore été prise et tout cela devra être discuté avec les États membres de l'ESA, l'UE, etc... Mais je constate que nos rôles sont très complémentaires et que nous collaborons très efficacement.
Le commissaire Kubilius et moi-même avons un mandat restant d'environ trois ans et demi et il serait judicieux que nous puissions également mettre à profit nos bonnes relations personnelles pour consolider et renforcer les institutions.
Chaque cadre financier pluriannuel de l'UE est renouvelé tous les sept ans. Par conséquent, tous les sept ans, nous devions négocier un accord entièrement nouveau entre la Commission et l'ESA. C'est un processus très long et complexe, qui implique d'examiner en détail de nombreux aspects des cadres financiers et juridiques. Ces négociations durent entre un et deux ans.
Si nous pouvions prédéfinir certaines de ces conditions à plus long terme, c'est-à-dire au-delà des sept ans prévus par le CFP, cela faciliterait grandement les choses pour les États membres des deux côtés, mais aussi pour l'industrie, car cela leur garantirait une stabilité dans la planification et leur permettrait de mieux comprendre notre fonctionnement.
La Commission joue un rôle très important en tant que leader politique qui définit la politique, les priorités et les exigences sur la base desquelles l’ESA développe les infrastructures spatiales, puis lance les satellites et les remet ensuite à la Commission en tant que futur propriétaire. Il est très important que l'ESA soit la partenaire de confiance de la Commission pour toutes les activités spatiales.
Je souhaite établir une relation stable et durable, incluant le rôle du Royaume-Uni, de la Suisse et de la Norvège - États membres de l'ESA -, car ils ont beaucoup à apporter au domaine spatial européen. Leur inclusion, d'une manière ou d'une autre, dans ce cadre serait bénéfique pour tous. Bien entendu, ces trois pays devraient pouvoir participer aux programmes de l'UE auxquels ils sont autorisés à participer.
Il y a certainement beaucoup de négociations et de travail à accomplir, mais ce serait assurément bénéfique pour l'Europe dans son ensemble, surtout dans la situation géopolitique actuelle, du point de vue de la sécurité et de l'économie. Nous devons nous renforcer, et je pense que le renforcement de nos relations au sein de l'Europe est une condition préalable pour rendre l'Europe plus forte.