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Bulletin Quotidien Europe N° 13789
SÉCURITÉ - DÉFENSE / Groenland/États-unis

L’UE se prépare à des contre-mesures commerciales

Exaspérée, l’Union européenne a fait entendre, au cours du week-end et lundi 19 janvier, qu’elle ne se laisserait pas faire devant un énième chantage du président américain, Donald Trump, qui dégaine de nouvelles menaces de tarifs douaniers à chaque nouvelle contrariété. Un recours à l’outil 'anti-coercition', le « bazooka » commercial de l’UE envers des pays hostiles, est sur la table, mais ne semble pas être l'instrument privilégié à ce stade.

L’administration américaine a annoncé une hausse de tarifs de 10% visant huit pays européens, qui se sont engagés dans un exercice militaire visant à protéger les côtes du Groenland : le Danemark, mais aussi la Finlande, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni.

Si les États-Unis mettent leur menace à exécution dès le 1er février, le porte-parole de la Commission européenne Olof Gill a déclaré que « l'UE dispose d'outils à sa disposition et est prête à réagir, prête à tout pour répondre ».

Instrument anti-coercition. L’outil 'anticoercition' de l’UE est, de nouveau, sur toutes les lèvres. Adopté en 2023 (EUROPE 13195/1), pour faire face au « chantage économique » de pays tiers, cet instrument liste une série de contre-mesures possibles, qu’il revient à la Commission de sélectionner, comme des restrictions d'accès au marché de l'UE et d'autres désavantages économiques. Divers domaines peuvent être directement concernés : commerce des biens et des services, investissements directs étrangers, accès aux marchés publics, etc.

Certaines voix européennes appellent à cibler le secteur numérique américain, à imposer des restrictions ciblées à l'exportation de technologies stratégiques sensibles produites dans l'UE, ou encore à vendre des titres de dette souveraine américaine détenus dans des juridictions de l'UE.

Le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, a rappelé, lors d’un discours, que « les pays de la zone euro détiennent 3 000 milliards d'euros d'actifs de plus que les Américains n'en détiennent en Europe ». « Personne ne sort jamais gagnant d'une guerre commerciale », a-t-il poursuivi.

Toutefois, la riposte n’est pas immédiate : après l’examen de la Commission, les États membres de l’UE ont un délai de huit à dix semaines pour se prononcer à la majorité qualifiée, ce qui n’est pas garanti. La Commission devra enfin décider de la nature de la réponse en moins de six mois.

L’utilisation de l’outil 'anti-coercition' avait déjà été évoquée plus tôt, en 2025, en réaction aux premières menaces de M. Trump de hausse de tarifs douaniers (EUROPE 13577/1), mais n’avait pas été concrétisée.

Si le président français, Emmanuel Macron, défend ouvertement le recours à cet instrument, d'autres pays le soutiennent, mais se montrent plus prudents, comme l’Allemagne. Paris et Berlin pourraient d'ailleurs négocier ensemble une stratégie commune pour répondre aux menaces américaines (EUROPE 13789/4). D'autres pays, comme l'Italie, se montrent plus frileux.

Selon une source européenne, il est nécessaire de « faire la distinction entre ce que dit Trump et ce qu’il fait ». « Il subit des pressions économiques. Il y a une limite à la durée de cette folie, et cette limite pourrait bien être les élections de mi-mandat », a-t-elle ajouté.

Sur le plan technique, plusieurs experts estiment qu’il est également très compliqué, voire impossible d’imposer des tarifs à des pays de façon individuelle au sein de l’UE, invoquant la complexité bureaucratique de définir l'origine nationale de tous les produits d’exportation européens.

Réactivation de contre-mesures à hauteur de 93 milliards d'euros. Les ambassadeurs des États membres se sont penchés, dimanche 18 janvier, lors d'une réunion convoquée en urgence, sur la possibilité d’imposer des tarifs sur des produits américains pour une valeur de 93 milliards d'euros. Il s’agirait d’une réactivation de contre-mesures initialement envisagées, mais ensuite suspendues à la suite de l’accord scellé entre l’UE et les États-Unis à l’été 2025. Celui-ci instaure un taux plafond de 15% pour tous les produits de l’UE (EUROPE 13694/15).

Comme l’a expliqué Olof Gill, la suspension de ces contre-mesures expire automatiquement le 6 février.

« À moins que la Commission - après consultation des États membres et selon la procédure de comitologie habituelle - ne prenne des mesures pour prolonger la suspension, celle-ci prendra fin et les mesures entreront en vigueur le 7 février », a-t-il confirmé.

Les différentes options de riposte seront évoquées jeudi 22 janvier dans la soirée, lors d’un sommet extraordinaire des dirigeants européens annoncé par le président du Conseil européen, António Costa, « compte tenu de l’importance des récents développements et afin de renforcer la coordination ».

Avant cela, l’UE espère pouvoir engager les pourparlers avec l’administration américaine lors du Forum économique de Davos. Le président Trump devrait s’y rendre mercredi 21 janvier, mais, à ce stade, aucune réunion n’a été confirmée officiellement. Selon une source européenne, si l'UE est prête à défendre ses valeurs et ses principes, « les prochains jours seront consacrés à un dialogue constructif avec les États-Unis ».

Une riposte européenne serait toutefois « très mal avisée », a prévenu le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, lundi, avant l'ouverture de Davos.

Une réunion exceptionnelle du Collège des commissaires européens pourrait aussi avoir lieu vendredi, au lendemain du sommet européen.

Unité politique européenne face aux menaces américaines. Lundi, le ministre de la Défense du Danemark, Troels Lund Poulsen, et la ministre des Affaires étrangères du Groenland, Vivian Motzfeldt, ont rencontré à Bruxelles le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte - qui rencontrera M. Trump à Davos -, mais également la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, dans deux rencontres distinctes.

« Nous avons discuté de l'importance de l'Arctique, y compris le Groenland, pour notre sécurité collective, et de la manière dont le Danemark intensifie ses investissements dans les capacités clés. Nous continuerons à travailler ensemble en tant qu'alliés sur ces questions importantes », a promis M. Rutte. Selon Troels Lund Poulsen, M. Rutte est « pleinement conscient de la situation difficile que traverse le Danemark, ainsi que de celle de l'OTAN elle-même ». Il a ajouté que la discussion avait notamment porté sur l'idée d'une mission de l'OTAN au Groenland.

« La sécurité arctique est un intérêt transatlantique commun, et nous pouvons en discuter avec nos alliés américains », a rappelé Mme Kallas à l'issue de la réunion, affirmant que « la souveraineté ne se négocie pas ». « Nous n'avons aucun intérêt à provoquer un conflit, mais nous maintiendrons nos positions. L'Europe dispose de nombreux outils pour protéger ses intérêts », a-t-elle prévenu.

Selon une source européenne, la réunion des ambassadeurs des États membres, dimanche, a montré une convergence des positions avec une unité autour des principes communs de respect du droit international, de l'intégrité territoriale et de la souveraineté et du soutien au Danemark et au Groenland. 

En parallèle de cette réunion, António Costa s’est entretenu avec les États membres et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avec les dirigeants français, allemand, italien, britannique et le secrétaire général de l'OTAN.

Donald Trump s'obstine. Au-delà d’une unité européenne revendiquée, M. Costa a mis en avant la reconnaissance de l’intérêt transatlantique commun pour la paix et la sécurité dans l’Arctique, notamment par le biais de l’OTAN, et la volonté de poursuivre un dialogue constructif avec les États-Unis sur toutes les questions d’intérêt commun.

« Nous protégerons toujours nos intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires », a promis Mme von der Leyen.

Cette dernière et M. Costa, tout comme les pays participant à l'exercice danois, ont rappelé que ce dernier, « pré-coordonné, mené avec ses alliés », répondait à la nécessité de renforcer la sécurité arctique et ne représentait « aucune menace pour quiconque ». 

Dimanche, sur son réseau Social Truth, Donald Trump a réitéré ses velléités. Il a expliqué que, depuis 20 ans, « l’OTAN répète au Danemark qu’il faut éloigner la menace russe du Groenland. Malheureusement, le Danemark n’a rien pu faire ». « Il est temps d’agir, et nous y parviendrons ! », a-t-il prévenu. Dans une lettre adressée au Premier ministre norvégien, il a expliqué qu’il avait fait plus pour l’OTAN que n’importe qui d’autre et que l’Alliance devrait maintenant faire quelque chose pour les États-Unis. « Le monde ne sera pas en sécurité tant que nous n’aurons pas un contrôle complet et total du Groenland », a estimé M. Trump.

Report possible des négociations en cours au Parlement européen. En raison de la situation, le Parlement européen, qui devait voter un rapport sur les relations entre l'UE et les États-Unis, a décidé de repousser le vote à une session plénière ultérieure.

Concernant l’accord ficelé l’été dernier entre l’UE et les États-Unis, le Parlement devait initialement procéder à un vote sur deux projets de règlement visant à baisser les tarifs sur certains produits américains, en commission du commerce international (INTA) la semaine prochaine (EUROPE 13786/6). Ce ne sera vraisemblablement pas le cas, comme l’ont suggéré plusieurs députés actifs sur le sujet.

Bernd Lange (S&D, allemand), rapporteur permanent sur les relations UE/États-Unis, a appelé à interrompre les négociations, jusqu’à ce que les menaces cessent, et la Commission à activer l’instrument 'anti-coercition'.

Le président du groupe PPE, l'Allemand Manfred Weber, a expliqué que « compte tenu des menaces de Donald Trump concernant le Groenland, une approbation est impossible à ce stade. Les droits de douane de 0% sur les produits américains doivent être suspendus ».

Similairement, la présidente du groupe Renew Europe, la Française Valérie Hayer, a adressé une lettre à la Commission européenne, dimanche, expliquant que son groupe ne pouvait voter en faveur de ces textes liés à l’accord UE/États-Unis.

« Poursuivre dans les conditions politiques actuelles enverrait un mauvais signal, suggérant que la coopération commerciale peut être dissociée du respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale européennes », a-t-elle souligné.

Voir la lettre du groupe Renew Europe: https://aeur.eu/f/kb0 (Pauline Denys et Camille-Cerise Gessant)

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