Depuis 2012, les Européens sont confrontés tous les trois à quatre ans à une crise majeure, et à chaque épisode de turbulence, mus par un instinct de survie, ils ont été contraints à la créativité pour sortir de l'ornière.
Crise de la dette souveraine de 2012 ? Lancement de l'union bancaire et fonds de sauvetage permanent de la zone euro. Crise migratoire de 2015 ? Coopération dans l'accueil de réfugiés et contrôle renforcé des frontières extérieures de l'UE. Brexit ? Défense inédite de l'intégrité du marché intérieur. Pandémie de Covid-19 de 2021 ? Achat en commun des vaccins, endettement commun pour financer le chômage partiel et la relance économique. Agression militaire russe de l'Ukraine en 2022 ? Réarmement via un nouvel endettement commun.
Voici venu 2026. Pour la première fois depuis le début de l'intégration européenne, un pays allié, garant de la sécurité de l'Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, fait comprendre qu'il n'entend plus assumer ce rôle. Pire, il convoite ouvertement le territoire d'un autre pays allié, questionnant l'existence même de l'OTAN. Pour obtenir gain de cause, au moyen d'une transaction financière (à ce stade), il a entamé un bras de fer avec des pays de l'UE, le Royaume-Uni et la Norvège, les menaçant de droits de douane progressifs pour les faire plier.
La nature de la réaction des Européens est encore balbutiante (EUROPE 13789/2).
Après l'envoi symbolique de quelques soldats pour explorer la façon de renforcer la sécurité du Groenland et de la région arctique à moyen terme, le ton est monté d'un cran après les menaces américaines proférées par Donald Trump ce week-end. Les dirigeants des pays européens visés ont mis en garde contre la « spirale négative dangereuse » que représenterait une guerre commerciale. Pour le président français, Emmanuel Macron, les déclarations américaines sont « inacceptables ». Le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, a assuré que l'Europe répondra au « chantage économique ».
Dans cette relation transatlantique déséquilibrée, force est de contester qu'à Washington, la flagornerie à laquelle ont recouru certains dirigeants européens n'inspire pas le respect. Les Européens entendent certes poursuivre le dialogue pour désamorcer les tensions, mais ils n'ont pas d'autre choix que celui de préparer la riposte pour tenter d'établir un rapport de force. Ils ne tireront jamais les premiers, mais doivent se tenir prêts à toute éventualité au cas où les Américains concrétiseraient leurs menaces.
Promu comme un gage de stabilité et de prévisibilité par les Européens eux-mêmes, l'accord commercial déséquilibré qu'avaient scellé en juillet 2025 la Commission européenne et l'administration Trump est la première victime du regain de tension et sera vraisemblablement gelé jusqu'à nouvel ordre. Envisagé en parallèle des négociations commerciales, mais jamais concrétisé, un paquet de représailles commerciales proche de 93 milliards d'euros a été ressorti du frigo. À part au sein de l'extrême droite, l'application rigoureuse des règles numériques européennes fait consensus.
Les appels en faveur de la mise en branle de l'instrument 'anti-coercition' de l'UE, jamais utilisé, se font désormais plus pressants, même si le chancelier allemand, Friedrich Merz, demeure réticent. Cette question devrait être à l'agenda du sommet européen extraordinaire qu'a convoqué le président du Conseil européen, António Costa, pour jeudi 22 janvier à Bruxelles.
Il en faudra beaucoup plus pour que les Européens se fassent respecter par un 'allié' aux méthodes mafieuses, qui semble prêt à les humilier pour poursuivre ses propres intérêts. Comme pour les crises existentielles précédentes, l'urgence impose de défricher des terres inconnues pour structurer une réponse et agir, unis face à l'adversité, pour empêcher le passage à l'acte américain.
En seront-ils capables ?
Discutée dès 2017 par les dirigeants français et allemand, l'idée d'un 'Conseil de sécurité européen' a ressurgi. S'appuyant sur le modèle onusien, le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, a imaginé au sein de ce comité des pays membres permanents et d'autres y participant selon un principe de rotation (EUROPE 13784/19). Il a aussi semblé promouvoir le concept d'armée européenne, alors que la 'Boussole stratégique' prévoit la capacité de mobiliser une force de réaction rapide de 5 000 hommes.
S'ils décident d'agir en Européens, les États avanceront vraisemblablement sur une base intergouvernementale, plus souple et réactive aux circonstances. Indispensable à la sécurité du continent, la participation de pays européens tiers comme le Royaume-Uni rend impossible un dispositif communautaire. On le voit avec la 'Coalition des pays volontaires', qui s'est constituée pour garantir la sécurité de l'Ukraine en cas d'accord de paix avec la Russie.
Mathieu Bion