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Bulletin Quotidien Europe N° 13629
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N° 127

Pologne, histoire d’une ambition

Ancien ambassadeur de France en Pologne (2012-2016), Pierre Buhler nous entraîne à la découverte d’une Pologne, maltraitée par l’Histoire et pourtant aujourd’hui « en première ligne d’une Europe qui bascule vers l’Est » et est confrontée à « son défi le plus existentiel depuis la fin de la guerre froide ».

« Nul n’incarne mieux […] que le peuple polonais la lutte d’une nation pour sa liberté, écrasée par des régimes tyranniques et oppresseurs, durant sa longue disparition en tant qu’État entre 1795 et 1918, puis à nouveau victime d’un sort tragique entre 1939 et 1945, avant de subir pendant près d’un demi-siècle l’occupation soviétique. Aujourd’hui prospère et souveraine, pleinement intégrée dans l’ensemble européen et transatlantique, forte de ses 38 millions d’habitants, la Pologne est devenue, à la faveur du regain d’agressivité de la Russie, l’État pivot d’une Europe centrale longtemps traitée à l’ouest comme une simple périphérie », souligne l’auteur dès l’introduction de cet ouvrage structuré à partir des trois lignes de force qui parcourent l’histoire polonaise : le fil rouge du catholicisme ; le rempart face à l’Est ; « la liberté, par-dessus tout », autrement dit « l’irréductibilité d’une nation fière, courageuse, rebelle à toutes les occupations ».

« Faiblesse des barrières naturelles, appartenance à la chrétienté occidentale et pression de l’Allemagne : les fondations du devenir de la nation polonaise sont apparentes dès ses premières décennies d’existence », écrit Pierre Buhler, en évoquant les règnes de Miezko 1er et de son fils, Boleslas le vaillant, au 10e siècle, alors que s’engage l’expansion de la Pologne vers l’est, à la suite de la succession chaotique du grand-prince de la Rous’ de Kiev, Vladimir 1er. En 1025, alors qu’il se fait couronner roi de Pologne, Boleslas, qui a mis la main sur la Galicie orientale et la Moravie, « est à la tête d’un des royaumes les plus étendus d’Europe, constitué en un demi-siècle à peine, et qu’il espère, par ce changement, préserver de la fragmentation ». Une monarchie toutefois bientôt bridée : « La création dès le 11e siècle par le roi Casimir 1er d’une chevalerie dotée en terres en contrepartie de sa fonction militaire ressemble, certes, aux pratiques observées ailleurs, mais cette élite a, au fil des successions, vu à la division du royaume en duchés héréditaires plus d’avantages qu’au maintien de son intégrité. C’est ainsi qu’en 1228, le duc Ladislas III de Grande-Pologne, un des membres de la dynastie des Piast, qui ambitionne de rétablir le rôle royal en accédant également au titre de princeps – une primauté sur les autres duchés – de Petite-Pologne à Cracovie, doit concéder aux dignitaires du duché, réunis en assemblée, une charte par laquelle il s’engage, en échange de leur acquiescement à son accession au titre, à respecter leurs droits et à ne rien décider sans leur accord. Cet acte, qui entre dans l’histoire sous le nom de ‘privilège de Cienia’, fonde un système de monarchie aux pouvoirs rognés, très éloigné du modèle occidental, où le titre de noblesse concédé par le souverain est fondé sur une relation de vassalité ». « Le roi, qui exerçait traditionnellement le pouvoir en consultant les dignitaires du royaume, de l’Église ou des villes, se retrouve, à la charnière des 15e et 16e siècles, dépossédé de tout pouvoir législatif » lors de la formation, en 1493, d’un parlement bicaméral constitué d’une diète et d’un sénat. Outre la caste nobiliaire, dont une partie constitue une oligarchie extrêmement fortunée, qui reçoit le nom de « magnats », les dignitaires de l’épiscopat, qui en sont issus, ont un poids considérable : « Au 16e siècle, l’Église possède ainsi 10% de la terre arable en Grande-Pologne, 15% en Petite-Pologne et 25% en Mazovie, bien plus que les domaines privés de la couronne ». Ces fortunes se développent sur le dos des paysans, qui voient leurs servitudes de corvées passer à trois journées de travail hebdomadaires entre 1520 et 1550, alors que s’accélère l’évolution vers le servage.

L’irruption dans le paysage politique de la Moscovie, qui réussit, en 1480, à s’affranchir du joug de la Horde d’Or mongole, va totalement changer la donne. À la fin du 16e siècle, la Pologne, qui forme avec le Grand-Duché de Lituanie la République des Deux Nations, est au faîte de sa puissance, mais s’achemine déjà vers « sa disparition de la carte politique de l’Europe ». Minée par les privilèges accordés à la noblesse et aux magnats ainsi qu’à l’Église et la faiblesse de sa monarchie, qui devient élective, elle est confrontée aux soulèvements des paysans ukrainiens, asservis, maltraités et méprisés par la noblesse polonaise, et subit, au milieu du 17e siècle, défaite sur défaite face aux cosaques de l’hetman Khmelnitski allié aux Tatars, puis au tsar Alexeï, avant que ne s’abattent sur elle des offensives lancées d’abord par la Russie en 1654, puis, l’année suivante, par la Suède. « En l’espace de quelques années, la République des Deux Nations se retrouve amputée, au profit du tsar, des acquisitions territoriales de 1618, de toute la rive gauche du Dniepr et de Kiev. Et si la trêve conclue avec la Suède se solde par des concessions territoriales modestes, la Pologne doit renoncer à la suzeraineté sur la Prusse, qui devient une enclave dans son territoire, source de tensions récurrentes, et s’érigera en Royaume en 1701 », rappelle l’auteur, avant de décrire les trois partages successifs de la Pologne en 1772, 1793 et 1795 entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, aboutissant à sa complète disparition.

Après l’interlude de l’absorption par l’Empire napoléonien, une insurrection est déclenchée en janvier 1863 par un gouvernement national provisoire, « bien mieux préparée que celle de 1830, mais avec des moyens plus limités ». « Sur le mode de la guérilla, les effectifs, qui ne dépasseront jamais 20 000 à 30 000 homes, doivent affronter une armée russe forte de 340 000 hommes, qui ne parviendra à écraser l’insurrection qu’au bout de seize mois. Mais, une fois de plus, ses cadres échouent à entraîner la paysannerie. Au contraire, celle-ci met à profit la situation, en Ruthénie blanche (Biélorussie) et en Ukraine, pour attaquer les résidences des seigneurs polonais, encouragée dans ce sens par des faveurs foncières consenties par l’administration tsariste dans le sillage de l’abolition du servage », écrit Pierre Buhler, avant de poursuivre : « Ce nouvel échec, payé de 10 000 à 20 000 victimes du côté polonais, de la déportation de 40 000 insurgés vers des bagnes en Sibérie et de dizaines de milliers d’exilés – dont à nouveau quelque 10 000 en France –, s’inscrit en grand dans la martyrologie polonaise. Il semble forclore l’espoir d’une Pologne indépendante, un sentiment que conforte la liquidation, en 1867, du ‘royaume de Pologne’, dont le congrès de Vienne avait confié la couronne au tsar Alexandre 1er. Le Royaume devient le ‘pays de la Vistule’, l’administration et l’université sont russifiées, l’orthodoxie est érigée en religion d’État et quelque 3 500 domaines appartenant à la noblesse polonaise sont confisqués ».

Il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour voir la résurrection de la Pologne, après 123 années d’occupation totale, souligne l’auteur, non sans rappeler que le poète Adam Mickiewicz avait assimilé « le sort de la Pologne au martyre du Christ » et assigné à ce « ‘Christ des nations’ une fonction de rédemption des péchés des autres nations en leur apportant la liberté par ses souffrances ». Entre 1922 et 1939, la Pologne recouvre une partie des territoires biélorusses et ukrainiens. Et « ce sont ainsi 4,5 millions d’Ukrainiens et un million de Biélorusses » qui passent sous administration polonaise. « Sur les 27 millions d’habitants de la Pologne dans ses frontières du traité de Riga [de mars 1921], plus de 8 millions, soit près du tiers, relèvent de minorités, parmi lesquelles figurent en outre quelque 2 millions de Juifs et 1 million d’Allemands ».

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne - qui « a subi une saignée démographique de proportions historiques : environ 6 millions de morts, dont les quelque 3 millions de Juifs victimes de l’Holocauste, soit plus d’un sixième de la population, plus qu’aucun autre pays touché par le conflit » - se voit amputée par l’URSS de ses territoires ukrainiens, biélorusses et lituaniens, mais reçoit des territoires enlevés à l’Allemagne, à l’ouest (Silésie et Poméranie) et au nord (Mazurie).

« Sous la férule d’un apparatchik terne, servile, mais efficace, Boleslaw Bierut, le pays se voit infliger une soviétisation à outrance. La presse, l’intelligentsia et la sphère de la culture sont brutalement mises au pas. L’appareil économique, étatisé, est soumis à un productivisme forcené, qu’aggravent les besoins accrus en armement engendrés à partir de 1950 par la guerre de Corée. L’agriculture est, elle aussi, touchée par un début de collectivisation. Le pouvoir s’attaque à l’Église, jusque-là épargnée. Seule force capable de soutenir une résistance durable, elle fait face à une multiplication des escarmouches par des mesures de laïcisation de la vie publique, des campagnes de propagande athéiste, mais aussi des arrestations de prêtres, des confiscations de patrimoine et d’institutions charitables ainsi qu’une remise en cause de ses nombreux privilèges », rappelle l’auteur, avant d’ajouter : « La crise est portée à son paroxysme par l’arrestation du primat Stefan Wyszyński en 1953, la fermeture d’un tiers des lieux de culte et de [l’hebdomadaire catholique] Tygodnik Powszechny ».

Pierre Buhler évoque ensuite l’élection, le 16 octobre 1978, de Karol Wojtyla à la tête de l’Église catholique romaine, « accueillie [en Pologne] comme un miracle », puis l’entrée en scène, deux ans plus tard, d’un « ouvrier électricien de 37 ans, moustachu, jovial et à la piété affichée », Lech Walesa. « Portés par un rapport de force soudain renversé, les grévistes obtiennent d’un pouvoir déconfit qu’il signe le 31 août 1980 les accords de Gdansk, par lesquels il accepte la liberté syndicale, une conquête de portée politique majeure. Cette atteinte au monopole du Parti dans la ‘représentation’ de la classe ouvrière constitue en effet une entorse capitale aux dogmes du marxisme-léninisme », écrit l’auteur. Si tout n’est pas encore réglé – « l’épopée de Solidarność va être interrompue par la loi martiale » -, « aucune des nations asservies par l’Union soviétique ne s’est élevée avec une telle persévérance contre le sort imposé par les vicissitudes de l’histoire et n’a autant lutté pour son émancipation », constate Pierre Buhler.

Libérée du joug soviétique, la Pologne entame sa marche vers l’OTAN, à laquelle elle accède en mars 1999, et l’Union européenne, qu’elle rejoint en 2004. « Grâce à une injection significative de fonds européens, de l’ordre de 10 milliards d’euros par an durant la décennie qui suit son adhésion, soit entre 2 et 3% du PIB, l’agriculture et les infrastructures connaissent une phase de modernisation accélérée. Le chômage tombe en dessous de 10% et un taux de croissance annuel de près de 4% sur cette même période contraste avec la moyenne européenne de 1% à peine. Moyennant quoi, le PIB par habitant, qui n’est que de 25% de la moyenne européenne en 2004, grimpe à 39% dix ans plus tard », rappelle l’auteur, en soulignant qu’en parités de pouvoir d’achat, ces ratios atteignent respectivement 51 et 67%. Cette évolution très positive n’empêchera cependant pas l’arrivée au pouvoir des nationalistes conservateurs du PiS qui, à défaut de disposer, comme le populiste hongrois Viktor Orbán, d’une majorité suffisante pour modifier la Constitution, vont développer une mainmise sur l’appareil judiciaire, les médias et les universités, avec de sévères atteintes à l’État de droit, conduisant la Commission européenne à prendre des mesures de rétention de fonds européens et à multiplier les procédures d’infraction.

Pour autant, « la conjonction entre huit années de domination de la vie politique par le PiS [2015-2023] et l’appui ouvert à celui-ci de l’Église, les réactions vives de la société civile ainsi qu’une posture combative de l’opposition ont fait apparaître l’ampleur d’un autre phénomène, celui de la sécularisation de cette société polonaise, si imprégnée, pourtant, par le catholicisme lors de la sortie du communisme. Graduelle pendant les premières décennies, cette sécularisation s’est accélérée sous l’emprise du PiS et est plus rapide que dans aucun autre pays du monde », affirme l’auteur. En s’appuyant sur une série de données : - la proportion de Polonais qui se déclarent catholiques recule de 16 points entre 2011 et 2021, soit cinq millions d’adultes ; - de près de 70% en 1992, la proportion des pratiquants réguliers tombe à 43% en 2021 et celle des jeunes de 18 à 24 ans chute de 69 à 23%. « Un autre indice de cette désaffection de la jeune génération peut également être trouvé dans la chute vertigineuse des vocations, illustrée par le cas du séminaire de Cracovie, dont les effectifs sont tombés, en l’espace de dix ans, de 300 à 30 séminaristes, dont 11 venus d’Afrique », ajoute l’auteur.

Quant aux bons résultats économiques enregistrés par la Pologne, ils ne doivent pas faire oublier ses fragilités : - le poids de la dépendance envers des technologies importées et le capital étranger (un tiers de l’économie productive) ; - un investissement en R&D insuffisant, 1,5% du PIB contre une moyenne UE de 2,25% ; - la conjonction du vieillissement démographique et d’une fécondité en berne avec, à la clef, un potentiel « piège du revenu intermédiaire ».

Pierre Buhler constate enfin que « le sentiment d’une certaine supériorité morale, la position clé acquise dans l’approvisionnement de l’Ukraine en armes après son invasion par la Russie en 2022, l’accueil massif de réfugiés ukrainiens et une centralité nouvelle dans la géographie politique de l’UE ont indubitablement conféré à la Pologne une nouvelle stature en Europe ». Pour autant, les Polonais, qui assument en ce moment même la présidence du Conseil de l’UE, sont « conscients de la capacité de blocage au sein de l’Union européenne, des pays les plus sensibles aux sirènes de Moscou, comme la Hongrie ou la Slovaquie, et recherchent d’autres formats, avec des pays partageant les mêmes analyses, pour contrer la ‘menace existentielle pour l’Europe’ que constitue l’objectif stratégique de la Russie de réviser l’ordre international et de rétablir les sphères d’influence du passé », écrit l’auteur, avant d’ajouter : « C’est ainsi que Varsovie s’est rapprochée en novembre 2024 de l’enceinte de coopération entre pays nordiques et baltiques (NB8) et des pays d’Europe de l’Ouest les plus sensibles à la menace russe, comme la France et le Royaume-Uni. Cet engagement lui vaut une autorité indiscutable pour peser sur plusieurs volets de la politique étrangère et de sécurité, comme la relation avec Moscou ou la perspective de l’élargissement. Mais aussi dans le débat sur les mécanismes de décision dans ce domaine, en l’occurrence le vote à la majorité qualifiée, auquel tous les pays de la ‘ligne de front’ et de l’Europe du Nord ont déclaré leur opposition ». (Olivier Jehin)

Pierre Buhler. Pologne, histoire d’une ambition – Comprendre le moment polonais. Tallandier. ISBN : 979-1-0210-6107-1. 267 pages. 19,90 €

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