Les eurodéputés se sont montrés relativement sobres, lundi 31 mars à Strasbourg, quant au jugement rendu le matin même par le tribunal de Paris ayant reconnu Marine Le Pen et huit autres membres du Rassemblement national, dont six anciens eurodéputés et Nicolas Bay (qui siège aujourd'hui dans le groupe CRE), coupables de détournements de fond publics, en l’occurrence de fonds européens, et ayant déclaré une peine d’inéligibilité de cinq ans contre la présidente du groupe politique à l'Assemblée nationale française.
Si le Parlement européen a pris « bonne note » de ce jugement, les élus ont refusé l’organisation d’un débat supplémentaire sur le sujet lors de cette nouvelle session plénière se déroulant jusqu’au 3 avril.
« Notre constitution de partie civile, comme dans toutes les affaires similaires, a toujours eu pour objectif de préserver les fonds des contribuables européens et le budget du Parlement européen, conformément à notre mandat et à nos règles de fonctionnement », a commenté la porte-parole Delphine Collard, refusant tout autre commentaire « sur les autres aspects du procès, du jugement ou d'une éventuelle procédure d'appel à ce stade ».
Le député roumain du PPE, coresponsable du rapport sur le futur budget européen, Siegfried Mureșan, de son côté, a jugé que les fonds de l’UE « appartiennent au peuple et non aux extrémistes corrompus et anti-européens. Les accusations portées contre Le Pen confirment ce que nous savions déjà : les extrémistes ne sont pas sincères et n’agissent certainement pas au nom du peuple. L’augmentation du nombre de politiciens qui attaquent l’État de droit et détournent les fonds européens signifie que nous avons besoin de meilleures lois et d’une meilleure application pour protéger les citoyens et les fonds publics. C’est pourquoi nous avons besoin de garanties solides pour les fonds européens ».
Valérie Hayer, cheffe de file française de Renew Europe, a estimé que « la justice a rendu sa décision. Dans un État de droit, nul ne peut être au-dessus des lois. Elles s'appliquent à tous de la même manière et doivent être respectées. Sans passe-droit ».
« Si la justice s’est prononcée aujourd’hui et si la culpabilité du Rassemblement national est enfin reconnue, la dangerosité des idées et du programme de l’extrême droite perdure bel et bien, plus que jamais », a réagi de son côté l’élue des Verts/ALE, Mélissa Camara (française).
« La question de l’éligibilité ou non importe peu. Ce qui doit guider notre action aujourd’hui est le besoin impératif de barrer la route du pouvoir à l’extrême droite. Elle est plus forte que jamais en Europe et en France. Et une potentielle accession au pouvoir serait une catastrophe absolue ».
De son côté, l’eurodéputé allemand Daniel Freund (Verts/ALE) a demandé à l’ouverture de la session plénière qu’un débat soit ajouté à l’ordre du jour, assimilant les nouvelles venues de Paris à des nouvelles qui pourraient concerner « la mafia ». La justice française a bien établi, selon lui, qu’il s’agit « d’un système organisé ».
Le groupe PfE, emmené par le Français Jean-Paul Garraud, a demandé lui aussi un débat, mais portant cette fois sur l’« attaque contre la démocratie et la volonté du peuple européen ».
Les deux propositions ont été largement rejetées, le PPE rappelant par ailleurs qu’un débat sur la corruption de la vie publique a été inscrit à l’ordre du jour. Il devait concerner au départ les allégations visant Huawei et démarrer tard en soirée lundi 31 mars.
De son côté, le Français Xavier-François Bellamy (PPE, français) a estimé que « quoi qu’on pense du RN et de l’affaire jugée, cette date restera un jour très sombre pour la démocratie française. La candidate, que les sondages placent de fait en tête à l’élection présidentielle, est empêchée de concourir par une décision de justice : cet événement inédit laissera des traces profondes ».
Le groupe S&D n’avait pas encore décidé de réagir à l’heure de notre bouclage.
Critiques à l'encontre du PE. Transparency International UE « suit cette affaire, et d'autres du même genre, depuis des années, et la révélation du système de fraude de Mme Le Pen est bienvenue. Néanmoins, étant donné l'attitude laxiste du Parlement européen quant à la manière dont ses indemnités sont dépensées, le verdict d'aujourd'hui ne peut être considéré comme mettant fin aux pratiques corrompues au sein de l'institution », a réagi l'ONG.
Le PE « n'adopte pas une approche systématique pour éliminer la corruption en son sein. En effet, une enquête menée en 2023 par Follow the Money a révélé que près de 140 eurodéputés avaient utilisé à mauvais escient les indemnités du Parlement européen ».
« Et pourtant, le PE n'exige toujours pas de preuve de l'utilisation de l'allocation de dépenses générales accordée à chaque eurodéputé, qui s'élève à 4 950 euros par eurodéputé et par mois ». (Solenn Paulic)