Le Premier ministre palestinien, Mohammad Shtayyeh, a mis en garde, lors d’une rencontre à Ramallah avec des journalistes européens, dont EUROPE, mercredi 8 mars, contre une « réalité à un État », alors que la communauté internationale continue de défendre une solution à deux États avec Israël, selon les frontières de 1967.
« Nous perdons l'occasion de créer deux États. Nous voulons deux États. Les Israéliens ne veulent pas de deux États. Ils ne veulent pas d'un seul État. Ce qu'Israël veut, c'est maintenir le statu quo. Le statu quo n'est pas viable. C’est une réalité qui se détériore », a prévenu le Premier ministre palestinien.
Selon lui, « la création de deux États est gravement menacée ».
« Si vous me demandez si c'est faisable, je réponds que c'est faisable. Si vous me demandez ce qu'il en sera demain, je vous répondrai que demain, il sera trop tard pour deux États. Les Israéliens et nous-mêmes glissons vers la réalité d'un seul État et les faits sur le terrain s'imposent d'eux-mêmes », a expliqué M. Shtayyeh.
Pour le Premier ministre, la réalité à un État n’est pas une solution à un État, mais une réalité où 7 millions d’Israéliens gouverneraient les affaires de 7,350 millions de Palestiniens. « Un État dans lequel Israël ne sera ni juif ni démocratique et où la lutte pour la Palestine prendra la forme du modèle sud-africain. La sud-africanisation de la question palestinienne signifie explicitement qu'Israël, tel qu'il a été décrit par les organisations internationales, est devenu de facto un État d'apartheid », a estimé M. Shtayyeh.
Mustapha Barghouti, politicien et président de la Palestinian Medical Relief Society (PMRS), a estimé, lundi 6 mars, que les Israéliens ne voulaient pas de deux États. Il y a une « politique claire de l'État israélien qui est : 'pas d'État palestinien' », a-t-il expliqué.
« Les Israéliens veulent que nous acceptions de vivre dans des ghettos, sous apartheid, où ils contrôlent tout », a-t-il ajouté, précisant que, pour lui, les Palestiniens vivaient déjà un apartheid. « Le temps est venu pour le monde de voir tout cela », a-t-il ajouté.
Défendre la solution à deux États
Pour MM. Shtayyeh et Barghouti, si la communauté internationale croit en la solution à deux États, elle doit la défendre. Les membres de la communauté internationale « s'engagent en faveur de la solution des deux États et ne font rien pour la protéger », a dénoncé le second, ajoutant que la communauté internationale avait reconnu Israël et non la Palestine alors que ce sont les colonies israéliennes qui « tuent » cette solution à deux États.
Selon le Premier ministre palestinien, 751 000 colons vivent dans les territoires palestiniens occupés, soit environ 25% de la population totale de la Cisjordanie. Pour l’ONU, 600 000 colons sont installés dans plus de 150 colonies et 100 avant-postes.
M. Shtayyeh a souligné que ceux qui croyaient en l'existence de deux États doivent prendre des mesures pour protéger ces deux États.
La première option, le 'bâton', serait des sanctions contre Israël « pour sa destruction de deux États, ses colonies, sa violation du droit international, sa violation des droits de l'homme, les meurtres systématiques de notre peuple », a-t-il expliqué.
La seconde option serait de reconnaître la Palestine en tant qu'État. « Il est très important que l'Europe envoie un message très clair au gouvernement israélien : alors que vous détruisez deux États, nous sommes pour deux États et nous prenons donc des mesures pour protéger les deux États, y compris en reconnaissant la Palestine comme un État selon les frontières de 1967 », a souligné M. Shtayyeh.
Malte, Chypre, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Pologne et la Suède reconnaissent l’État de Palestine et le Parlement européen « appuie en principe la reconnaissance de l'État palestinien ».
L’UE continue officiellement de défendre une solution à deux États. Lundi 13 mars, le Haut Représentant de l'UE, Josep Borrell, a estimé qu'il s'agissait de la seule « solution viable ». Une solution à laquelle de nombreux Palestiniens ne croient plus, tout comme certains diplomates européens qui, sous couvert d’anonymat, ne cachent plus leur doute quant à sa viabilité.
Il en est de même pour Mustapha Barghouti. « Il y a deux alternatives : la communauté mondiale dit à Israël que c'en est assez et qu'il faut permettre aux Palestiniens d'avoir un État et faire venir l'OTAN, les États-Unis... pour assurer la sécurité des frontières. L'autre solution est celle d'un seul État démocratique. Je ne pense pas que la première solution se réalisera, nous devons donc nous battre pour la seconde », a-t-il expliqué.
Selon une source européenne, certains jeunes Palestiniens soutiennent également une solution à un État, car ils veulent une solution rapide.
Combler le vide politique
Le Premier ministre palestinien a plaidé pour l'initiative de paix arabe. Il s’est inquiété de l’absence de plan de paix des Américains et de la mort du Quartet, en raison des relations de la Russie avec les autres membres du Quartet (Nations Unies, États-Unis et UE).
« Le président américain est venu ici (en juillet 2022) les mains vides. Il n'a pas présenté d'initiative de paix et l'administration n'a pas nommé d'envoyé pour la paix. Nous vivons donc dans un vide politique. Ce vide politique est extrêmement grave et dangereux et nous devons le combler », a mis en garde M. Shtayyeh.
Afin de combler ce vide politique, le Premier ministre et les ministres des Affaires étrangères européens, ont décidé, le 23 janvier à Bruxelles, de dégeler l'initiative de paix arabe. « Nous devons réchauffer, nous devons remettre sur la table l'initiative de paix arabe, basée sur une formule très simple, celle de la terre contre la paix », a expliqué M. Shtayyeh.
Le 13 février, M. Borrell, s'est également convenu, avec le secrétaire général de la Ligue arabe et le ministre saoudien des Affaires étrangères, de redynamiser l’initiative de paix arabe (EUROPE 13120/13). (Camille-Cerise Gessant)