La Banque centrale européenne a dévoilé un nouvel Instrument de protection de la transmission ('Transmission protection instrument' ou TPI) de sa politique monétaire, en réaction aux récentes turbulences observées sur les marchés de la dette souveraine en zone euro, jeudi 21 juillet à Francfort, jour où, à Rome, faute d'un soutien parlementaire suffisant, le gouvernement italien de coalition de Mario Draghi est tombé, provoquant la convocation d'élections législatives anticipées au dimanche 25 septembre.
Venant compléter l'arsenal de mesures non conventionnelles dont l'institut monétaire s'est doté au fil des crises (opérations 'OMT' et 'PEPP'), cet instrument lui permettra d'acquérir des titres d'une maturité située entre 3 et 10 ans et émis par les trésors, des collectivités régionales et des agences publiques appartenant à un pays de la zone euro.
Il est la manifestation de la volonté de la BCE de ne pas laisser éclater une nouvelle crise de la dette publique dans l'Eurozone alors que les incertitudes macroéconomiques demeurent très fortes en raison d'une économie ayant subi l'épreuve de la pandémie de Covid-19 et affectée par les répercussions inflationnistes de l'invasion russe de l'Ukraine.
Vendredi, le taux d'intérêt à 10 ans sur les titres italiens étaient en baisse, à moins de 3,4%, même si cette baisse était moindre que celle observée sur les titres des autres pays de la zone euro.
Pour la présidente de la BCE, Christine Lagarde, le TPI permettra, si nécessaire, d'assurer une « bonne » ('smoothly') transmission de la politique monétaire au sein de la zone euro en luttant contre toute dynamique « injustifiée et désordonnée » qui apparaîtrait sur les marchés financiers.
Il n'y a « aucune limite ex ante » à cet instrument approuvé à « l'unanimité » des gouverneurs, a-t-elle prévenu, l'ampleur des achats devant dépendre du niveau des risques pesant sur la transmission de la politique monétaire. Et, même s'il préférerait ne pas avoir à l'activer, le Conseil des gouverneurs « n'hésitera pas » à le faire en cas de besoin et agira « vigoureusement » et « à tout moment », a-t-elle assuré.
Mme Lagarde a décrit, à titre indicatif, quatre critères budgétaires et macroéconomiques cumulatifs que le Conseil des gouverneurs prendra en compte pour décider d'activer le TPI. Pour être bénéficiaire, un pays de la zone euro devra respecter le cadre européen de gouvernance économique, notamment en n'étant pas soumis à une procédure pour déficit excessif. Il ne devra pas présenter des déséquilibres macroéconomiques excessifs. La trajectoire de sa dette publique devra être soutenable. Ses politiques budgétaires et économiques devront être en phase avec les engagements pris dans le cadre de son plan de relance soutenu par le Plan de relance européen Next Generation EU et il devra se conformer aux recommandations de politique socioéconomique qui lui sont adressées dans le cadre du processus budgétaire du 'Semestre européen'.
Le Conseil des gouverneurs tiendra compte de ces quatre critères, mais il dispose aussi d'une « marge de discrétion » pour décider d'activer l'instrument TPI, notamment pour s'assurer que l'ampleur des achats demeure « proportionnée » par rapport à la mission de la BCE de lutter contre l'inflation, a fait valoir Mme Lagarde. Elle n'a pas nié que certains éléments de l'instrument demeurent secrets.
Quoi qu'il arrive, réinvestir les montants résultant du remboursement des titres arrivant à échéance et acquis via l'opération 'PEPP' déclenchée pour contrer la pandémie constitue, pour la BCE, la première ligne de défense contre les risques d'une transmission inadéquate de la politique monétaire.
Plus d'informations sur l'instrument TPI : https://aeur.eu/f/2ps
Hausse surprise des taux directeurs de 50 points de base
Jeudi, pour la première fois depuis plus de dix ans, le Conseil des gouverneurs a également décidé d’augmenter les trois taux d’intérêt directeurs de la BCE. Et il a surpris en annonçant une augmentation de 50 points de base, alors qu'un relèvement de 0,25% avait été envisagé en juin (EUROPE 12968/1).
À partir de mercredi 27 juillet, les taux d’intérêt des opérations principales de refinancement, de la facilité de prêt marginal et de la facilité de dépôt seront relevés à respectivement 0,50, 0,75 et 0,00%.
La BCE a jugé plus approprié d'agir de la sorte parce que des risques haussiers en matière d'inflation se sont matérialisés depuis sa réunion d'Amsterdam, notamment en raison d'une dépréciation de l'euro face au dollar US et en raison de la création de l'instrument TPI, a indiqué Mme Lagarde. Selon elle, faire sortir d'ores et déjà l'institut monétaire du territoire négatif permettra à la BCE de préciser à l'avance sa trajectoire de normalisation des taux directeurs à chaque réunion du Conseil des gouverneurs et sur la base de données macroéconomiques actualisées. Mais l'ancienne directrice du FMI s'est refusée à dire quel serait le niveau de taux adéquat.
Décrivant la situation macroéconomique, Mme Lagarde a noté une accumulation des risques pesant sur l'activité économique et engendrés par l'invasion russe de l'Ukraine : une inflation demeurant à « un niveau indésirablement élevé » (moyenne de 8,6% en juin de la zone euro) qui se répand à « de plus en plus » de secteurs d'activité, une offre n'arrivant pas à suivre la demande.
« Ces facteurs assombrissent considérablement les perspectives pour le second semestre de 2022 et au-delà », a reconnu Mme Lagarde, notant aussi que les banques, en réaction à l'augmentation des taux de la BCE, répercutent cette hausse sur le loyer de l'argent auprès de leurs clients, particuliers et entreprises.
Elle a toutefois relevé d'autres facteurs soutenant favorablement l'économie, tels qu'une consommation robuste, un très faible chômage, des politiques budgétaires qui soutiennent de façon ciblée les secteurs en difficulté et une croissance contenue des salaires.
Voir les décisions de politique monétaire : https://aeur.eu/f/2pw (Mathieu Bion)