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Bulletin Quotidien Europe N° 12597
POLITIQUES SECTORIELLES / Interview/climat

« Il est absolument essentiel d’avoir un dialogue sur le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières avec les principales économies du monde », estime Connie Hedegaard

Ancienne commissaire européenne à l’Action pour le climat au sein de la Commission Barroso II (2010-2014), Connie Hedegaard a récemment décidé de rejoindre le conseil d’administration de l’ONG ‘Environmental Defense Fund’ et préside notamment la ‘Table ronde sur le Développement durable’ de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Dans ce contexte, celle qui a également été ministre du Climat et de l’Énergie du Danemark (2007-2009), mais aussi présidente de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique, a confié à EUROPE sa perception de l’évolution de la politique climatique et énergétique de l’Union européenne [propos recueillis par Damien Genicot].

Agence Europe – Alors que l’UE pourrait très prochainement adopter un objectif de réduction de ses émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55% d’ici 2030, la Chine, la Corée du Sud et le Japon ont récemment annoncé qu’ils visaient la neutralité carbone d’ici 2060 ou 2050. Comment percevez-vous l’évolution de l’ambition climatique dans l’UE et dans le reste du monde ? 

Connie Hedegaard – Je pense que les choses commencent à bouger dans la bonne direction. Nous ne devons pas sous-estimer combien une réduction d’au moins 55% en Europe est ambitieuse, étant donné qu’il ne nous reste que neuf ans pour atteindre cet objectif.

Concernant la Chine, j’ai trouvé que le choix délibéré de Xi Jinping de faire cette annonce à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations-Unies représentait un signal très intéressant, car la Chine n’était pas réellement contrainte d'annoncer un tel objectif. De nombreux pays avaient, bien sûr, exhorté la Chine à aller dans cette direction, mais rien n’a encore été annoncé par Washington ou par d’autres grandes économies, à l’exception de l’UE.

Mais il ne suffit pas de fixer des objectifs, l’important est surtout de les atteindre.

Vous dites qu’il s’agit d’un objectif ambitieux, mais le Parlement européen demande un objectif de 60% et certains soutiennent même 65% ou 70%…

Je comprends que certains ont fait valoir qu’il doit être supérieur à 55%, parce qu’ils savent que certains États membres aimeraient un objectif moins ambitieux et vont essayer de le réduire, de sorte que c’est en quelque sorte le jeu normal des négociations.

Cependant, de mon point de vue, ce qui est encore plus important à l’heure actuelle, c’est de trouver les moyens non pas de fixer des objectifs, mais de les réaliser.

Si j’avais un souhait, ce serait que nous rééquilibrions les discussions pour nous concentrer davantage sur le ‘comment’ que sur le ‘combien’, car on a tendance à passer beaucoup de temps à fixer l’objectif et à attendre trop longtemps pour le réaliser.

Le plus important est de commencer maintenant à mettre en œuvre les mesures nécessaires (dans l’agriculture, le transport, l’énergie…) et, dans 2 ou 3 ans, on pourra discuter d’un rehaussement de l’objectif de 55%.

En parlant du « comment », quel est, selon vous, le principal élément manquant dans la politique climatique actuelle de l’UE ?

Je dois dire que ce que les chefs d’État ont décidé en juillet avec le Plan de relance est vraiment intéressant, notamment le fait de consacrer une partie très importante des fonds à la transition verte et d’affirmer que le reste des fonds du Plan de relance ne doit pas nuire au climat.

Il est maintenant extrêmement important que l’Union européenne reste ferme et rejette les plans de relance des États membres qui ne respectent pas ces lignes directrices approuvées en juillet. Il faut que la Commission et le Parlement soient suffisamment forts pour faire respecter ces intentions.

Une autre chose importante sera d’avoir un prix plus élevé pour le carbone.

Je pense en outre qu’en Europe, nous pouvons également être bien meilleurs dans la mise en commun de nos ressources publiques et privées lorsqu’il s’agit d’innovations, comme l’hydrogène ou les batteries. Dans ces domaines, il faut agir ensemble.

Lorsque vous étiez commissaire à l’Action pour le climat, vous avez travaillé en particulier sur le système d’échange de quotas d’émission (ETS) de l’UE. Six ans plus tard, pensez-vous que l’ETS a atteint son objectif ?

Malgré les réformes de l’ETS, je pense toujours que nous avons besoin d’un prix plus fort pour le carbone. Je pense que cela doit être une conséquence logique de la fixation d’objectifs climatiques plus ambitieux. Certains diront bien sûr que c’est compliqué avec la crise de la Covid-19. C’est vrai, mais annoncer dès maintenant qu’un prix du carbone plus élevé sera mis en place progressivement dans deux, trois ou quatre ans donne déjà aux entreprises le signal qu’elles doivent commencer à innover et à changer leur façon de faire.

Une critique fréquente à l’égard de l’ETS consiste à dire qu’il y a trop de quotas gratuits. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Il y a eu beaucoup d’exemptions et de quotas gratuits. Je pense qu’il est important de renforcer l’ETS afin que le prix augmente.

Je crois en outre que l’Europe devrait vraiment travailler avec certaines des autres économies du monde qui essaient de mettre un prix sur le carbone. La Chine, par exemple, a un certain nombre de projets pilotes et il semble qu’elle soit en train de passer à l’étape suivante.

Un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières extérieures de l’UE (CBAM) pourrait remplacer le système de quotas gratuits. Compte tenu de votre expérience en tant qu’ancienne commissaire, pensez-vous que l’idée d’une CBAM pourrait voir le jour assez rapidement, malgré toutes les difficultés que cela implique ?

C’est vraiment délicat. Si les concurrents de l’UE ne fixent pas de prix carbone pour leurs producteurs, nous devrions avoir un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières dans notre boîte à outils.

Mais l’UE doit faire attention au timing, car les choses avancent, notamment en Chine. Je sais qu’aux États-Unis [NDLR : cette interview a été réalisée avant le résultat final des élections américaines], certains élus, même au sein du parti républicain, ont élaboré des sortes de livres blancs sur le sujet. 

Si nous voulons que ce mécanisme soit un succès, je recommande vraiment que l’Europe se tourne de toute urgence vers les États-Unis, la Chine, l’Inde et d’autres partenaires plus importants pour leur dire : « Nous avons un problème commun que nous devons résoudre ensemble. Certains d’entre nous sont plus ambitieux que d’autres et veulent aller plus vite, ce qui pourrait nuire à nos économies ».

Il est absolument essentiel d’avoir un dialogue sur le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières avec les principales économies du monde.

Présenter le CBAM comme un projet uniquement européen, sans dialogue avec les autres pays, risque d’avoir des conséquences négatives sur le commerce international ainsi que sur les négociations internationales sur le climat.

Selon moi, il serait probablement bénéfique que l’OCDE [NDLR : Organisation de coopération et de développement économiques] joue un rôle.

En matière d’énergie, la Commission européenne et la majorité des eurodéputés voient le gaz naturel comme une énergie de transition censée aider les États membres qui dépendent fortement du charbon à réduire leurs émissions avant de se tourner vers les énergies renouvelables. En tant qu’ancienne commissaire, mais également ancienne ministre du Climat et de l’Énergie, partagez-vous ce point de vue ?

Je pense que si un pays comme la Pologne élimine le charbon plus rapidement qu’elle ne l’a prévu jusqu’à présent (2049), elle aura alors besoin de gaz dans une certaine mesure comme technologie de transition.

Mais je crois aussi qu’il y a actuellement des forces qui plaident en faveur d’une trop grande quantité de gaz, parce que cela semble être la manière la plus facile de se passer de charbon et de pétrole, ce qui risquerait de nous empêcher de parvenir à la neutralité climatique d’ici 2050.

Je pense que le gaz aura un rôle à jouer pendant un certain temps encore, mais nous devons faire très attention à ne pas surestimer son importance.

Que pourrait faire la Commission pour s’assurer de ne pas se retrouver avec des actifs gaziers échoués (« stranded assets ») ?

La Commission devrait poursuivre son travail en matière de taxonomie et sur la politique d’investissements, en précisant très clairement que nous devrions changer le flux des investissements, car c’est l’un des outils les plus puissants dont nous disposons.

Je pense qu’il est également très important de continuer à avoir des objectifs ambitieux pour les énergies renouvelables, mais aussi en matière d’efficacité énergétique, car, plus nous serons efficaces d’un point de vue énergétique, moins nous aurons besoin de développer notre système énergétique avec des alternatives au charbon et au pétrole.

À mes yeux, il y a une tendance à ne pas se concentrer suffisamment sur le domaine de l’efficacité énergétique, où des améliorations sont à portée de main. C’est pourquoi je suis convaincue que les objectifs en matière d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables sont essentiels, tout comme la politique d’investissement et la taxonomie.

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