Ambition pour le climat, l’environnement, la biodiversité, la compétitivité d’une économie européenne moderne, créatrice d’emplois, neutre pour le climat à l’horizon 2050 et socialement juste : le vice-président exécutif désigné au 'Green Deal européen', Frans Timmermans, a jonglé, mardi 8 octobre au soir, pendant toute son audition devant les eurodéputés, d'une urgence à l'autre, d'un concept à l'autre, d'une langue à l'autre, sans jamais être pris en défaut ni mis en difficulté.
Son discours introductif, « inspirant », selon Bas Eickhout (Verts/ALE, néerlandais), a été très applaudi. Ses réponses à la multitude de questions sur le climat, plus précises que sur le 'zéro pollution' ou l'alimentation durable, ont semblé séduire une majorité de députés, même si les groupes PPE et CRE se sont montrés plus réservés que les sociaux-démocrates, Renew Europe et les Verts/ALE.
Le social-démocrate néerlandais semblait avoir réussi sa prestation devant les commissions de l'environnement (ENVI), de l'industrie, de la recherche et de l'énergie (ITRE) et des transports (TRAN) du Parlement européen.
Aider Ursula von der Leyen à obtenir des résultats en pilotant le 'Green Deal européen', qui constitue 'la marque de fabrique' de la future Commission, avec le climat érigé en priorité, est la volonté affichée de M. Timmermans. Il a parlé de « Mécanique transformationnelle » nécessitant de rationaliser, d'améliorer les politiques pour l'avenir de nos enfants et petits-enfants. « On ne peut pas se permettre d'échouer. Nous connaissons les problèmes, les conséquences pour les habitants, l'avenir. Les jeunes veulent que nous agissions maintenant », a-t-il déclaré, plaidant pour une action à la hauteur de l'enjeu et qui tienne compte de la réalité des défis : « le pain, le chauffage, l'école pour enfants, boucler ses fins de mois ». Leur monde ne sera une réussite que si tout le monde réussit.
Il a plaidé pour l'aide à la rénovation de logements sociaux, l'aide aux automobilistes (pas un monde sans voitures, mais un monde sans voitures polluantes), l'aide aux régions charbonnières, pour que personne ne soit laissé pour compte dans un mouvement de transformation en profondeur de la société européenne, qui devra mobiliser tout le monde.
« Je suis prêt à travailler avec vous à un avenir plus lumineux », a-t-il lancé aux eurodéputés. « Je présenterai, dans les 100 jours suivant le 1er novembre, une loi sur le climat pour ancrer la neutralité climatique dans la législation », a-t-il annoncé (EUROPE 12337/1).
Aux députés qui lui demandaient pourquoi il envisageait une procédure en deux étapes d'ici 2021 - une réduction de 50% des émissions, voire 55%, comme objectif 2030, M. Timmermans a répondu qu'il fallait une analyse préalable, mais qu’il « ne serait pas surpris » que l'analyse conclue à 55%. « On ne veut pas une coquille vide, mais ménager une marge de manœuvre pour les États membres. Je veux me présenter avec un projet de loi climat qui dise où on veut être en 2050, mais avec des objectifs intermédiaires », a-t-il justifié.
Aucune question ne lui a été posée sur les difficultés qui pourraient résulter de l'étendue de son portefeuille. Mais, de son propre aveu, celui qui pilotera une équipe de 8 commissaires et devra orchestrer l'intégration du Green Deal dans toutes les politiques sectorielles pertinentes, n'a cessé de répéter que la cohérence des politiques sera la tâche la plus difficile.
Ne faut-il pas changer les règles fiscales et exclure les investissements verts des règles sur le déficit public, du calcul de la dette ? - a demandé Eleonera Evi (Italie, non inscrite). M. Timmermans a répondu qu'il fallait prendre en compte, dans la situation économique de tous les pays, ce qui contribue à la durabilité. Toutefois, il ne « propose pas d'exclusion sui generis des règles budgétaires » et a renvoyé aux indications données le même jour par le vice-président désigné, Valdis Dombroskis, et le commissaire désigné Paolo Gentiloni.
ETS. Selon M. Timmermans, il faut soit convaincre les pays tiers de faire la même chose que l'UE, soit imposer une taxe d'ajustement aux frontières. C'est « une proposition intéressante, conforme aux règles OMC », pour créer des conditions équitables de concurrence avec les pays moins vertueux sur le plan de la défense du climat.
Nils Torvalds (Renew Europe, finlandais) lui a demandé s'il fallait attendre une étude d'impact ou saisir l'occasion de 2030 pour imposer des normes d'émissions plus strictes ou élargir l'ETS. De l'avis de M. Timmermans, il n'y a pas un choix entre l’un ou l’autre : « Il faut élargir l'ETS à l’aviation et au transport maritime, sans exclure la possibilité de normes plus strictes dans la législation européenne », le rapport du GIEC sur le 1,5° montrant qu'il faut faire beaucoup plus.
Miser sur l'hydrogène. Sur le volet énergétique, aspect clé de la transition climatique, Frans Timmermans a souligné à plusieurs reprises le potentiel de l’hydrogène, exprimant son intention de travailler à une « stratégie hydrogène » et de faire de l’Europe un leader mondial dans ce domaine.
« Dans mes rêves, je créerais un partenariat avec l’Afrique, en particulier l’Afrique du Nord, et nous aiderions à mettre en place d’énormes capacités d’énergie solaire en Afrique et à transformer cette énergie en hydrogène, puis à transporter cet hydrogène vers d’autres parties du monde et en Europe, par les moyens existants que nous avons déjà », a-t-il également déclaré.
Répondant à Marie Toussaint (Verts/ALE, française), qui lui demandait quand il comptait mettre un terme aux subventions directes et indirectes aux énergies fossiles, y compris le gaz, le Néerlandais a reconnu qu’il fallait rapidement abandonner ces sources d’énergie et que cela exigerait, à nouveau, de la cohérence dans les politiques européennes.
Néanmoins, à ses yeux, bien que le gaz ne représente pas une source d’énergie soutenable, il « fera partie de la transition qu’on doit faire vers l’énergie soutenable ».
Selon lui, les investissements dans les infrastructures gazières pourraient même se révéler utiles. Dans un futur proche, il espère en effet que celles-ci pourront être transformées afin d’être utilisées pour le transport de l’hydrogène, une source d’énergie qu’il a qualifiée d'« absolument soutenable ».
Répondant à la Finlandaise Silvia Modig (GUE/NGL), il a en outre affirmé qu’il soutenait le passage de l’unanimité au vote à la majorité qualifiée dans le domaine de la fiscalité énergétique, au moyen de l’utilisation de clauses passerelles, une proposition déjà faite par la Commission début avril (EUROPE 12232/8).
Industrie. Interrogé par sa compatriote néerlandaise Esther de Lange (PPE) sur la manière dont il prévoyait d’atteindre les objectifs climatiques de l’UE tout en maintenant une industrie européenne forte, M. Timmermans a reconnu qu’il s’agissait d’un énorme défi.
Pour y répondre, il a non seulement insisté sur la nécessité de travailler main dans la main avec l’ensemble du collège des commissaires afin de maintenir une cohérence - en particulier avec les potentiels futurs vice-présidents à la Concurrence et à l’Économie, respectivement Margrethe Vestager et Valdis Dombrovskis -, mais également de soutenir les régions les plus dépendantes des industries fossiles.
Dans cet objectif, il a souligné l’importance de mettre en place des plans cohérents de financement du secteur marchand, à travers InvestEU, par exemple, mais également du secteur non marchand, tel que la formation, afin notamment de réorienter les mineurs.
À son sens, la tâche de la nouvelle Commission vis-à-vis de pays tels que la Pologne, la Slovaquie, la Grèce, l’Espagne ou l’Allemagne, consistera à leur fournir une perspective claire et à leur montrer les opportunités offertes par la transition afin qu’ils puissent s’engager dans une nouvelle économie.
Donner l'exemple à l'international. De nombreux députés lui ont demandé comment il comptait convaincre des pays comme la Chine, l'Inde ou les États-Unis, gros contributeurs aux émissions mondiales, alors que l'UE ne contribue qu'à 9% des émissions. Frans Timmermans s'est dit confiant dans la possibilité de convaincre la Chine « dont les villes suffoquent ». Pour les États-Unis, il compte sur les États fédérés.
Mais surtout, l'ancien ministre des Affaires étrangères entend que l'UE donne l'exemple. « Nous avons une occasion unique de mener le monde vers un avenir meilleur et plus durable. Si nous réussissons notre Green Deal européen, il aura un impact sur le reste du monde. » Idem pour la lutte mondiale contre la perte de biodiversité (COP 15 en Chine). Il n'a pas convaincu Silvia Sardonne (ID, italienne), qui l'a accusé de croire Greta Thunberg, qui n'a pas réussi à savoir précisément « comment on pourrait concrètement remplacer une mégatonne équivalent pétrole pendant 30 ans ».
Économie circulaire/Alimentation durable. Pour Roberta Metsola (PPE maltaise), la réduction des plastiques à usage unique n'est qu'une première étape nécessitant de se préoccuper des limites du recyclage pour les produits dangereux. M. Timmermans lui a donné raison.
S'agissant de la stratégie de la fourche à la fourchette, pour une alimentation durable, M. Timmermans a souligné que les consommateurs « veulent savoir ce qui est sur leur table. Je veux leur dire que ce qui est dans leur assiette n’a pas provoqué le déboisement. 80% de la déforestation sont imputables à la recherche de terres arables pour denrées alimentaires ou le fourrage. Il faut réglementer». (Aminata Niang et Damien Genicot)