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Bulletin Quotidien Europe N° 12211
REPÈRES / RepÈres

Ce qui manque dans l’Eurobaromètre

Rares sont nos lecteurs qui ignorent l’existence de l’Eurobaromètre. Beaucoup en connaissent la belle histoire : la conception et le lancement, dès 1974, par Jacques-René Rabier, de cet outil, unique au monde, de mesure régulière de l’opinion des Européens. Celles et ceux désireux d’en savoir plus iront sur le site Internet de la Commission (http://bit.ly/2VOPQ6P ) ou liront le livre consacré à Rabier par Michel Theys, éditorialiste et chroniqueur de notre agence (http://bit.ly/2VMZfvC ). 

L’Eurobaromètre est le seul instrument permanent de sondages à l’échelle de l’Union européenne ; tout en produisant les résultats par pays, il les agrège pour présenter la moyenne UE ; à l’aide de questions récurrentes, il dessine les évolutions de l’opinion publique à l’égard de la construction européenne en ses diverses facettes. De plus, il contient des enquêtes spéciales sur des enjeux aussi importants que variés, touchant à la vie quotidienne et à l’avenir. Tous les résultats, rendus publics plusieurs fois l’an, sont évoqués souvent dans la grande presse, et invariablement analysés par les membres de la Commission, du Parlement européen, des Représentations permanentes, des partis politiques, des centres de recherche universitaires, etc. Bref, il s’agit, comme on dit dans le milieu, d’une success story de l’aventure européenne. 

Il y a cependant un grand tabou : jamais l’Eurobaromètre n’interroge les Européens sur les personnalités qui sont à la tête du système institutionnel de l’UE !

Cette situation est anormale ; elle le devient de plus en plus à mesure que l’Union se politise, et a fortiori dans un contexte de débat public plus intense, comme à l’approche des élections européennes. Dans chacun des États membres, il existe des instituts de sondages qui publient fréquemment les résultats de leurs enquêtes sur les intentions de vote et surtout la cote de popularité des principales figures politiques, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition. Ce type d’information intéresse spécialement les citoyens et les médias, sans parler des acteurs directement concernés. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’Union ? 

L’Eurobaromètre standard pourrait intégrer, dans ses sondages semestriels, des questions portant, à tout le moins, sur les personnalités exerçant la Présidence du Conseil européen, celle de la Commission européenne et celle du Parlement européen et, de préférence, aussi sur les autres membres de la Commission, les figures principales du Conseil européen et les présidents de grands groupes politiques du PE. Ces questions porteraient sur le niveau de connaissance de la personne, sur le degré de confiance qu’inspire son action politique et sur le souhait éventuel de la voir jouer un rôle à l’avenir.

On voit mal pourquoi les institutions-clés de l’UE continueraient de s’y refuser : craindraient-elles un verdict d’impopularité ? Néanmoins, l’opinion des citoyens peut évoluer et, d’ailleurs, une image publique, cela se construit. Les premiers résultats seront sans doute décevants, surtout quant à la notoriété, mais un véritable animal politique relève ce genre de défi. Imagine-t-on un instant qu’un dirigeant national, lors de sa prise de fonction, interdise que désormais soient publiés des sondages à son sujet ? Ce serait un tollé complet. Est-il concevable qu’une figure nationale d’opposition mette à son programme la suppression des cotes de popularité au motif (inavoué) que les résultats du moment lui déplaisent ? Elle se couvrirait de ridicule. 

J’entends déjà la réplique des défenseurs du statu quo. Les institutions européennes travaillent dans le ‘temps long’, elles ne doivent pas se laisser distraire par les humeurs de l’opinion publique. Alors, il faut carrément supprimer l’Eurobaromètre, qu’elles jugent pourtant utile. Ou bien : les décideurs européens auront les yeux rivés sur les cotes de popularité, ils chercheront à plaire au lieu de faire leur travail. Mais aucun dirigeant politique, de quelque niveau que ce soit, n’est obligé d’avoir ces sondages pour seule boussole lors de la prise de décision. Ou encore : ils se feront concurrence dans une course à l’image, alors que l’unité dans l’action est indispensable. Comme si le système actuel était une unité parfaite, dénuée de toute concurrence entre individus et institutions ! Ou encore : pour faire grimper leur courbe de popularité, les dirigeants joueront les vedettes et iront perdre leur temps sur les plateaux de télévision. Ah bon ? C’est donc du temps perdu que d’expliquer son action politique à un vaste public ? Faut-il donc encore se contenter de multiplier les tweets de circonstance, dénués de la moindre vertu pédagogique ? Et ceux-ci seraient-ils facteurs d’unité ? Aucune de ces objections ne tient la route. 

Les détracteurs de l’Europe communautaire présentent volontiers les commissaires comme des ‘fonctionnaires’, ce qui est objectivement faux et dénote une réelle mauvaise foi. Cependant, ce qui distingue radicalement un fonctionnaire, même haut placé, d’un décideur politique, c’est que le premier ne fera jamais l’objet d’un sondage sur sa popularité, alors que le second l’admettra loyalement. Dans le monde tel qu’il va, disparaître des écrans radars des sondeurs professionnels, c’est prendre un ticket pour l’inexistence politique. On veut croire que les commissaires se considèrent tous comme des politiques, ce qui implique de jouer le jeu de la visibilité jusqu’au bout. 

À l’échelle internationale, certains sondages mesurent la popularité des principaux dirigeants de la planète. Le Gallup de 2015, résultant d’une enquête dans 68 pays, distingua les plus aimés dans le monde : par ordre décroissant, Obama, Merkel, Cameron et Hollande ; ceux-ci ne l’étaient pas autant dans leur propre pays, tant s’en faut. En 2018, le Pew Research Center (USA), après avoir interrogé des citoyens de 25 pays, établit les taux de confiance comme suit : Merkel (52 %), Macron (46 %), Xi Jinping (34 %), Poutine (30 %), Trump (27 %). Par ailleurs, l’institut français Odoxa (contesté), se targuant d’avoir pris le pouls de tous les Européens (?), donna, au printemps 2018, à propos de la popularité des hauts dirigeants de 7 pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne et États-Unis), les résultats suivants : 49 % de sympathie pour Merkel, 40 % pour Macron ; 79 % d’antipathie pour Trump, 61 % pour Poutine, 42 % pour May. Quant aux chefs de gouvernement italien et espagnol d’alors (Gentiloni et Rajoy), ils se révélaient inconnus du public, respectivement à raison de 71 % et 61 %. 

Ces tentatives suscitent l’intérêt des médias et sans doute d’une partie des citoyens, mais elles confirment surtout que l’Eurobaromètre reste le seul à pouvoir produire une enquête sérieuse et fiable sur l’opinion publique dans toute l’UE, y compris, si l’on s’y décide, à propos de la popularité de ses hauts dirigeants, donc aussi, bien évidemment, ceux qui mènent les principales institutions. 

On entend souvent que l’Union n’a pas de visage, qu’elle est terriblement ‘impersonnelle’. Pour lutter contre cette impression largement partagée, il ne suffit pas de montrer ces ‘visages’ dans les conférences de presse. Et il ne revient pas aux seuls journalistes d’établir leur hit-parade des commissaires ou des parlementaires. Laissons les citoyennes et citoyens, aussi et surtout, se prononcer à intervalles réguliers. Tout le monde sera gagnant : les politiques et les institutions, en visibilité, en humanité, en légitimité ; les Européens de la base, en sentiment de citoyenneté. 

Puisse la future Commission avoir le courage de mettre à son programme cette réforme de bon sens. Mais celle-ci mérite d’entrer dès à présent, dans le débat public. À propos, un Eurobaromètre-Flash sur les Spitzenkandidaten, voilà qui aurait de l’allure, non ? Le Parlement y serait-il opposé ?...

Renaud Denuit

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