Première contributrice nette au budget de l’Union, l’Allemagne en est la première puissance économique, une puissance qu’elle renforce à la fois par les bénéfices de son appartenance à l’UE et par son influence politique en son sein. Elle aurait pu user de cette puissance pour tirer l’Europe vers le haut, en prospérité commune et en perspectives politiques. Ce n’est pas le cas et cette double carence explique en grande partie la mélancolie européenne qui pourrait se traduire dans les urnes par une situation où tous les États membres seraient perdants, y compris, cette fois, l’Allemagne elle-même.
Durant les crises conjointes des dettes souveraines et de la zone euro, Berlin a imposé à la quasi-totalité de ses partenaires le ‘Traité budgétaire’, qui a l’originalité de prescrire de lourds devoirs aux pays en déficit, mais aucun à ceux en excédent. Or, l’Allemagne en est au point de réaliser un ‘3 % du PIB inversé’, avec un excédent budgétaire qui n’a cessé de se confirmer ; en stimulant sa demande intérieure, ses dirigeants pourraient contribuer à la relance des économies périphériques, mais ils s’y refusent.
La RFA s’est ainsi éloignée du modèle rhénan par une précarisation accrue de l’emploi et une austérité-compétitivité érigée en norme, non seulement pour elle-même, mais pour ses partenaires, via un mode de gouvernance hybride par lequel les institutions européennes, et surtout la Commission, ont acquis un pouvoir de surveillance continue sur les budgets nationaux. Ce n’est que tardivement que des éléments de politique sociale ont été intégrés dans les travaux du Semestre européen. La persistance de considérables différences entre les États membres quant aux taux de croissance et aux taux d’emploi est le résultat de cette politique ; autrement dit, l’Union a désuni.
L’évolution récente devient préoccupante pour l’Allemagne aussi : croissance du PIB revue à la baisse (1 % en 2019), diminution de la production d’automobiles (un secteur clé), mesures protectionnistes américaines génératrices de tensions bilatérales. La forte poussée de l’extrême droite (94 députés AfD) aux dernières élections fédérales contribue encore à l’emphase sur l’intérêt national. Autant de facteurs en faveur d’un renforcement du réflexe ‘Allemagne First’.
L’acte le plus récent impliquant l’État est la signature, le 22 janvier, du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (EUROPE 12177, 12174), qui ne s’inscrit évidemment pas dans les ‘coopérations renforcées’ au sens des traités de l’UE, mais contient des redondances par rapport aux engagements normaux que doivent assumer tous les États membres. Le texte resserre les liens de façon plus ambitieuse et précise celui de l’Élysée (1963), notamment en matière de climat et de défense. Il vise manifestement à envoyer un signal au sein de l’UE.
Mais, simultanément, les projets français de réforme de la zone euro ne rencontrent pas le succès espéré : le contenu du budget spécifique de la zone fait problème pour Berlin, comme les velléités de ‘démocratisation’ et de ‘transparence’ de sa gouvernance. S’agit-il de taxer les géants du numérique ? La France s’en fait la championne, l’Allemagne freine, puis consent à un texte commun très édulcoré. Renoncer à l’unanimité au Conseil en matière fiscale ? Paris soutient fort la proposition de la Commission, son partenaire privilégié est du groupe des pays ‘ouverts’, mais tièdes. Les deux gouvernements se rejoignent pour soutenir la fusion Alstom-Siemens, recalée par la Commission, et partir au combat pour une révision des règles de concurrence, au nom de l’Europe, mais en pensant d’abord à eux-mêmes (EUROPE 12197, 12192).
On ne traiterait pas valablement le sujet, sans évoquer la personnalité de la Chancelière, aux commandes depuis 2005. Européenne de l’Est, Angela Merkel comprend les sympathies atlantistes de ses partenaires orientaux. La réunification de l’Allemagne et le grand élargissement de 2004 sont, à ses yeux, bien plus importants que la Déclaration Schuman. Sa motivation européenne consiste à préserver des valeurs et de la prospérité, non à s’inscrire dans une ‘construction’, contrairement à ses grands prédécesseurs Adenauer, Schmidt, Kohl. Sa formation scientifique la pousse à étudier, objectiver les problèmes un par un, et à les résoudre pragmatiquement ; demain est un autre jour. Après l’échec du traité constitutionnel, pourtant largement ratifié par le Bundestag, elle travaille à l’accouchement d’un traité ‘classique’, qui a l’avantage majeur d’instaurer la double majorité lors des votes au Conseil. Mais après le traité budgétaire, elle a acquis tout ce qu’elle voulait et ne veut pas entendre parler d’un nouveau traité.
Sa méthode et son jeu politique sont inspirés du parlementarisme : travailler un par un les élus pour marquer des points, tenir son groupe et son parti ; ainsi est-elle, parmi les dirigeants européens, celle qui a, le mieux, pris la mesure du Parlement européen et surveillé ses rapports de forces. Elle investit énormément dans les nominations. Alors qu’elle n’est encore que présidente de la CDU, ses discrets coups de billard aboutissent à l’élimination de Verhofstadt, puis à la nomination de Barroso à la tête de la Commission. En 2014, elle a la main pour favoriser l’élection de Juncker et impose Tusk comme président du Conseil européen. Elle place ses pions dans la ‘galaxie financière’ de l’UE : à la tête de la BEI (Hoyer), du MES (Regling), du Conseil de résolution unique (König), de la Cour des comptes (Lehne). C’est encore un allemand (Selmayr) qui dirige le cabinet de Juncker avant d’être propulsé secrétaire général de la Commission, dans des conditions bien connues. Et un autre allemand, Weber, qui devient le Spitzenkandidat du PPE. Mais l’habileté manœuvrière, voire le machiavélisme, pour truster des postes, peuvent-ils constituer une politique – en l’occurrence une politique européenne ?
Par ailleurs, Merkel soigne ses partenaires de l’Est ; sa récente rencontre, le 7 février, avec les dirigeants du groupe de Visegrád en témoigne encore. On ne voit pas le leadership allemand à la manœuvre pour sanctionner les dérives illibérales des régimes polonais et hongrois, et le parti Fidesz de Viktor Orbán est toujours au PPE.
À l’Ouest, le Brexit aura renforcé le poids relatif de la MittelEuropa et la relation avec la France est privilégiée avec constance, tout en relevant de la Realpolitik. Le couple Merkel-Sarkozy des années 2007-2012 fait-il la pluie et le beau temps dans les hautes sphères européennes ? Parle-t-on d’un directoire ‘Merkozy’ aux dépens de l’équilibre institutionnel ? Elle n’en a cure. Et si, au fil des ans, l’axe franco-allemand s’est lui-même déséquilibré, c’est imputable à l’affaiblissement des hôtes de l’Élysée. Les réformes macroniennes n’ont pas suffi à convaincre Berlin d’amorcer une relance européiste, comme celle dessinée par le président dans son discours de la Sorbonne de septembre 2017 (EUROPE 11870), et la crise sociale majeure dans l’Hexagone relègue à l’arrière-plan l’audacieux projet de ‘refondation’ de l’Union. L’enjeu des élections européennes se dilue dans une sorte de léthargie conceptuelle, de platitude officialisée.
Pourtant, de facto, l’Allemagne porte ainsi, comme jamais, le poids d’une responsabilité politique à la mesure de sa puissance effective. Qu’en faire ? Le statu quo, la seule gestion des affaires courantes, ne satisfait finalement personne. L’impopularité allemande, surtout dans les pays gréco-latins, serait-elle un argument pour ne pas bouger ? Ou, au contraire, pour insuffler un nouvel élan ?
La décision la plus étonnante de la Chancelière fut prise en 2015, quand elle choisit d’ouvrir grandes ses portes à plusieurs centaines de milliers de migrants : ‘Wir schaffen das !’ (‘Nous y arriverons !’). C’est sans doute ce que d’elle, les manuels d’histoire retiendront surtout. Elle l’a payé dans les urnes, mais son réflexe éthique aura parlé. Kant, autre Européen de l’Est, n’était pas loin : le rapport conflictuel entre morale et politique le travaillait.
À présent, la grande coalition, laborieusement constituée, vivote, avec sur sa droite, un ultranationalisme dur, et en son sein, une social-démocratie qui vire à gauche pour se refaire ; le gouvernement passera-t-il le cap de l’évaluation à mi-mandat, l’automne prochain ? Entretemps, il y aura eu le 26 mai. Et, auparavant, une demande citoyenne d’Europe différente, une attente inhabituelle dans 27 pays. On aimerait rappeler à la Chancelière que l’effet de surprise est une des clés de l’art politique et qu’avant de tirer sa révérence, une sortie mémorable aurait de l’allure.
La fenêtre de tir, c’est maintenant. Comment voyez-vous, Madame, l’organisation de l’Europe de demain ? Comment devra fonctionner cette grande démocratie continentale ? Quid de la transition verte, du partage des richesses, de la défense européenne ? Allez-y, sortez de votre réserve stérile, décrivez-nous cela ! Construisez ! Ouvrez l’avenir ! Non sans ajouter, en conclusion : ‘Wir schaffen das !’
Renaud Denuit