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Bulletin Quotidien Europe N° 12043
Sommaire Publication complète Par article 33 / 33
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 1225

 

*** YANIS VAROUFAKIS : Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe. Editions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet : http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2017, 528 p., 26 €. ISBN 979-10-209-0558-1.

Yanis Varoufakis séduit et convainc autant qu'il irrite et insupporte. Son dernier ouvrage, écrit en anglais à l'origine, ne manquera pas de radicaliser plus encore les points de vue. Est-il l'œuvre d'un traitre ? Certains, à coup sûr, le pensent et enragent en découvrant les 'secrets' traditionnels ainsi jetés en pâture à l'opinion publique. Mais l'éphémère ministre des Finances du premier gouvernement Tsipras n'en a cure, ainsi qu'en atteste l'incipit qu'il a choisi : "Pour tous ceux qui ont soif de compromis, Mais préféreraient être broyés que finir compromis".

Dans ce livre, Varoufakis se présente en témoin direct de ce qui, au cours du premier semestre de 2015, a précipité "notre continent dans un bourbier dont il risque de ne pas sortir avant très, très longtemps". L'acteur qu'il était alors s'efface derrière le témoin qui, lors des contacts et réunions qu'il a accumulés au cours de cette période, a pris le soin d'enregistrer les propos échangés ou d'en prendre note aussitôt après, sa mémoire ayant été son dernier recours pour dire sa vérité. Le premier entretien dont il ose dévoiler le contenu a lieu le 16 avril 2015 à Washington. Il y rencontre Larry Summers, 71ème secrétaire d'Etat américain au Trésor et 27ème président de Harvard, qui lui tient notamment le propos suivant : « Il y a deux types de politiciens. Ceux qui en sont, les 'insiders', et ceux qui n'en sont pas, les 'outsiders'. Les seconds privilégient leur liberté de parole pour donner leur version de la vérité. Le prix de cette liberté, c'est d'être ignorés par les 'insiders', qui prennent les décisions importantes. Les 'insiders' ont un principe sacro-saint : ne jamais se retourner contre leurs pairs et ne jamais dire ce qu'ils font ou disent aux autres" ».

Telle serait la clé, pour cette sommité américaine, pour avoir accès aux informations confidentielles et disposer ainsi d'une réelle capacité d'influence. L'offre était tentante ? Sans doute, mais Yanis Varoufakis a répondu à son interlocuteur que, si les 'insiders' avec lesquels il négociait refusaient de libérer le peuple grec "de sa prison pour dettes", il n'hésiterait pas à "devenir un lanceur d'alerte". Ce livre est le livre d'un lanceur d'alerte, ayant été aux premières loges pour assister à une tragédie moderne. "Voir les créanciers de la Grèce à œuvre, c'est voir 'Macbeth' au pays Œdipe", juge l'auteur en observant que les acteurs les plus puissants du drame ont, eux aussi, "provoqué leur perte parce qu'ils craignaient la prophétie qui l'annonçait", tous étant en tout cas "dépassés par les conséquences involontaires de leurs actes".

Le titre du livre a été inspiré par Christine Lagarde qui, exaspérée par la tournure d'une réunion, a lancé qu'il faudrait qu'il y ait "des adultes dans la salle" pour parvenir à surmonter le drame grec. Si tous étaient évidemment adultes, tous n'étaient pas hélas, regrette l'auteur, de la trempe des Lagarde, Draghi et, bien sûr, Wolfgang Schaüble. A ceux (de la Troïka, entre autres) "dont la fadeur" le "tétanisait", il refuse de présenter des excuses pour s'être rendu coupable de dévoiler la couronne car ce "serait attenter à l'exactitude historique de ce récit". Pour les autres, il se borne à expliquer qu'il a envisagé leur rôle, comme le sien, "à travers le prisme d'une vraie tragédie grecque, ou shakespearienne, dont les personnages, ni bons ni méchants, sont dépassés par les conséquences involontaires de leurs actes".

Une anecdote suffit pour saisir l'abîme qui a pu séparer certains protagonistes de cette tragédie. En février, le ministre Varoufakis est reçu à Berlin par son homologue allemand qui, entre autres, soutient que le modèle social européen, "trop généreux", est intenable, le Dr. Schaüble arguant : "En RDA, les gens n'étaient pas mauvais. Ils étaient même pleins de bonnes intentions, mais leur système de protection sociale était économiquement intenable". D'où cette réplique cinglante de l'économiste grec : "Vous êtes en train de me comparer à un ministre de RDA bien intentionné qui veut maintenir un système politique et économique intenable à tout prix ? Je vous rassure, Wolfgang, en dépit de ce que vos amis grecs vous ont dit, je suis un démocrate convaincu, un fervent partisan du pluralisme et un européiste intransigeant. Il en va de même pour mes collègues de Syriza. Nous avons autant de point-communs avec la RDA que vous en avez avec le régime de Pinochet, c'est-à-dire aucun !" Inutile de préciser que suite à cet intermède acide, les propositions du Grec relatives à la dette grecque ont été prestement envoyées aux "institutions", soit la Troïka, ce qui revenait, dans l'esprit de l'auteur, à les ranger dans la poubelle de l'histoire...

Jamais un dirigeant politique n'avait à ce point dévoilé ce qui se dit et se trame dans le secret des réunions européennes, en particulier celles relatives à la zone euro. Ce témoin est-il fiable ? Force est de constater qu'il n'y en a pas d'autre, ce qui est dommage. Car, après tout, est-il normal que la gestion d'une crise économique et budgétaire se trame dans le secret d'alcôves hermétiquement closes ? En tout cas, si Yanis Varoufakis est peut-être un témoin à prendre avec des pincettes, la vérité de cet européiste engagé ne peut être ignorée alors que d'autres, y compris à gauche, jonglent avec les bobards.

Michel Theys

*** DIMITRIS VAGIANOS, NIKOS VETTAS, CHRISTOFOROS PISSARIDIS (sous la dir. de) : Au-delà de l'austérité. Pour une nouvelle dynamique dans l'économie grecque. Editions Universitaires de Crète (100 rue N. Plastira, boîte 1385, GR-71110 Héraklion. Tél. : (30-2810) 391097 - fax : 391085 - Courriel : info@cup.gr - Internet : http://www.cup.gr ). 2017, 816 p., 50 €. ISBN 978-960-524-502-3.

La crise systémique mondiale, qui a débuté dans le secteur financier en 2008 et s'est rapidement généralisée, a frappé la Grèce avec une intensité sinon inattendue, en tout cas dramatique : les revenus se sont effondrés, le chômage a atteint 27% de la population en âge de travailler, la moitié des prêts bancaires n'ont plus pu être honorés. Pourquoi cela est-il arrivé et qu'est-ce qui doit être fait pour éviter que le drame se répète ? Est-il préférable de rester dans l'euro ou de revenir à la drachme ? Que convient-il de faire avec l'énorme dette publique ? L'Etat social peut-il demeurer et devenir durable ? Les Grecs doivent-ils prendre leur parti d'une austérité sans fin ? Les trente-et-un auteurs de ce livre, qui comptent parmi les économistes grecs les plus reconnus en Grèce et à l'étranger, apportent des réponses à ces questions et à bien d'autres. Ils discernent notamment les insuffisances qui ont permis à la crise d'émerger avec tant d'acuité dans de nombreux domaines de l'économie nationale. Outre qu'ils analysent ce qui devrait se passer à court, à moyen et à long terme, ils cherchent à voir quelles pourraient être les bases en vue d'une reconstruction de l'économie grecque et, partant, du pays tout entier. Le tout compose un livre qui est sans conteste la tentative la plus méthodique de voir ce qui a conduit la Grèce à la déroute économique et sociale des dernières années et, bien plus important encore, de formuler des propositions de réforme dignes d'intérêt. Les chapitres combinent l'étude empirique systématique avec des modèles analytiques que chacun des auteurs a choisi sans dogmatisme, simplement parce qu'ils leur apparaissaient les plus appropriés pour le problème spécifique qu'ils avaient à traiter. Ce travail coordonné par Dimitris Vagianos (professeur de finance à la London School of Economics où il dirige le Centre Paul Woolley pour l'étude des dysfonctionnements du marché des capitaux), Nikos Vettas (professeur au département d'économie de l'université d'économie d'Athènes et président de l'Institut de recherche économique et industrielle) et Christoforos Pissaridis (prix Nobel dans le domaine des finances en 2010 pour son travail sur le financement de l'emploi avec Diehl Mortensen et Peter Diamond) aurait été bien utile lorsqu'il fallut à la Grèce négocier ses mémorandums avec les prêteurs...   (AKa)

*** MICHALIS KACHRIS : La politique budgétaire pour stabiliser l'économie et la question de la croissance. Editions Arnaouti (42 rue Charilaou Trikoupi, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3630271 - fax : 3615209 - Courriel : arnaoutisbooks@gmail.com  - Internet : http://www.ekdoseis-arnaoutis.gr ). 2017, 196 p., 19 €. ISBN : 978-960-9764-87-2.

A travers les pages de ce livre, l'économiste Michael Kachris s'emploie à révéler avec rigueur et précision scientifiques l'impasse dans laquelle est aujourd'hui engagée la politique budgétaire de la Grèce du fait de prétendues « évaluations » désormais célèbres qui servent avant tout à piller les richesses du pays. C'est dans le même esprit qu'il avance des postes pour sortir de cette impasse, la condition sine qua non à cette fin étant, selon lui, que le pays recouvre sa souveraineté budgétaire et monétaire en redonnant vie à une monnaie nationale. Ce qui prouve, à ses yeux, que la dette publique est plus une question politique qu'économique, du moins tel que le problème est compris à l'heure actuelle. Dans le cadre de cette étude, Michalis Kachris entend aussi montrer combien la politique allemande est derrière tout ce qui a été adopté en la matière, comme le Pacte de stabilité et de croissance, ce qui l'amène à discerner des racines nazies dans les tourments qui sont infligés à son pays. En guise de conclusion, cet économiste-juriste exprime sa grande préoccupation pour l'avenir de la nouvelle génération, laquelle ne pourra être sauvée, à ses yeux, qu'en extirpant le pays de la répression financière et politique tragique que ses soi-disant ''partenaires'' lui ont imposée.                                                                                                  (AKa)

*** PAUL JORION : A quoi bon penser à l'heure du grand collapse ? Entretien avec Franck Cormerais et Jacques Athanase Gilbert. Librairie Arthème Fayard (13 rue du Montparnasse, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 45498200 – Internet : http://www.fayard.fr ). 2017, 178 p., 16,85 €. ISBN 978-2-213-70551-4.

Sociologue en anthropologue, Paul Jorion est un oiseau de mauvais augure : après avoir annoncé avant tout le monde la crise des subprimes de 2008, il prédit désormais rien de moins que... l'extinction de l'espèce humaine. Mais qui est donc cet homme insaisissable qui joue aux prophètes annonçant au monde les pires tourments ? Le premier mérite de cet ouvrage est de permettre que soit mieux cerné le profil et le parcours de cet intellectuel par-dessus tout attaché à la liberté de penser. En guise d'introduction à ce livre d'entretien avec Paul Jorion, le Pr. Franck Cormerais (sciences de l'information et de la communication à l'Université de Bordeaux-Montaigne) et le Pr. Jacques Athanase Gilbert (littérature comparée à l'Université de Nantes) expliquent que ce "lanceur d'alerte n'est pas seulement celui qui sait ce que les autres ignorent" mais surtout un scientifique "qui a le courage de rompre le mur du silence parce qu'il dispose de l'outillage critique qui l'y autorise". A travers leur portrait d'un homme qui tient "du savant de la Renaissance" et "de l'intellectuel d'après-guerre, qui n'hésitait pas à intervenir dans le débat public, se lit une anthropologie philosophique qui fonde une réflexion politique sur notre modernité. Spécialiste au départ des questions de marché, Jorion s'attaque de front à "la pensée économique dominante" en ce que, résument les responsables de la revue Etudes digitales, "la privation de sens produite par le capitalisme contemporain dépasse de loin l'aliénation marxienne, qui, elle, pouvait être renversée". Après avoir parcouru les fondements de l'anthropologie philosophique de Paul Jorion, l'entretien confirme, au fil de courts chapitres, que seule une anthropologie radicale mobilisant la totalité du savoir que le genre humain a acquis sur son identité profonde est à même de prévenir son extinction. Les propos tenus par l'intellectuel belge sont notamment assassins pour les décideurs du monde de la finance qui doivent de se retrouver dans ce milieu grâce à leur "tolérance personnelle à la fraude". Dans le même esprit, il n'accorde pas grand crédit aux régulateurs car le rapport de forces avec les banques leur est dramatiquement défavorable. Esprit libre, il juge aussi que "taxer toutes les opérations financières" serait "une très grave erreur", seules "les opérations spéculatives" devant être, elles, carrément interdites. (PBo)

*** Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://www.revuepolitique.org ). Juin 2018, n° 104, 132 p., 12 €. Abonnement : 45 € (40 € pour PDF, 50 € pour les deux versions).

Ce numéro de la revue progressiste de référence en Belgique francophone contient un dossier très riche sur l’état du syndicalisme dans le pays. Les nombreuses contributions témoignent du fait que, si ce pays compte encore aujourd’hui la bagatelle de 3.400.000 syndiqués, « soit environ la moitié de la population en âge de travailler », le monde a bien changé depuis qu’à la Libération, un compromis social inespéré avait « civilisé » le capitalisme comme jamais auparavant. Il est analysé les raisons pour lesquelles les syndicats sont désormais « des acteurs structurellement sous tensions », ce qui, à vrai dire, n’est pas l’apanage de la seule Belgique. La chute du nombre d’affiliés, le « lien fragile » entre chômeurs et syndicats et le sentiment que les usagers des transports en commun ont parfois d’être pris en otages sont quelques-uns des regards qui sont portés dans ce dossier très complet, si ce n’est qu’il ne s’ouvre que de manière minimale à la dimension européenne, Sébastien Franco voyant dans l’Alter Summit un premier pas vers la naissance d’un mouvement social européen. Hors dossier, les sociologues Marc Jacquemain et Bruno Frère reviennent sur la signification historique du moment protestataire qu’a été Mai 68, tandis que deux autres membres du corps académique, l’historienne Caroline Sägesser et le juriste et sociologue David Koussens s’intéressent au retour du mot laïcité dans le débat politique et culturel et à ses déclinaisons sociétales en Belgique et au Québec. Enfin, deux auteurs répondent en sens opposé à la question de savoir si un revenu de basse ou allocation universelle « de gauche » est pensable. (MT)

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