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Bulletin Quotidien Europe N° 11962
REPÈRES / RepÈres

Comment contrer, cette fois, la résistible ascension d’Arturo Ui ? (I)

Cette question peut paraître pertinente : est-il réellement utile de revenir une fois encore dans Repères sur l’actuelle ‘résistible ascension’ des émules d’Arturo Ui ?

Après tout, l’Union européenne et ses institutions ne sont pas directement impactées par ce phénomène, le brunissement des travées du Parlement européen restant contenu. Il n’empêche, la tache brunâtre s’élargit un peu partout en Europe (comme dans le monde...) et l’heure ne peut plus être à l’indifférence un peu honteuse et à l’attentisme, car, ainsi que l’a souligné Georges Orwell, « ne pas résister au mal, c’est se laisser dévorer par lui ». C’est, en tout cas, prendre le risque qu’il en aille ainsi. Or, comme Gianni Buquicchio, président de la Commission de Venise, vient de le confier à Véronique Leblanc, nous vivons bel et bien aujourd’hui « une phase de régression préoccupante de la démocratie » (La Libre Belgique, 28 décembre 2017). Ne pas tenir compte de cette opinion émanant de la Commission pour la démocratie par le droit du Conseil de l’Europe reviendrait à se vêtir des habits portés en leur temps par Daladier et Chamberlain...

Depuis Bruxelles, en sa dimension de capitale de l’Europe, comment convient-il de se saisir de cet abcès ? Il convient avant tout de l’analyser avec soin, de multiplier les biopsies afin de cerner les différentes raisons qui le font grandir de manières diverses mais convergentes dans les pays de l’Union, les racines qui sont les siennes en Europe centrale ne drainant pas les mêmes pulsions nocives, à des degrés identiques, que celles présentes en Europe occidentale. Il importe plus encore que les corps politiques infectés soient abordés et traités sans œillères partisanes. Ce n’est pas la moindre des difficultés, à en juger par la manière fort peu reluisante dont les forces politiques représentées au Parlement européen tendent à protéger ceux qui, sous leur bannière, se devraient d’être admonestés et, s’il le faut, condamnés et bannis.

À titre d’exemple, l’ancien dissident polonais Adam Michnik a jugé, à la fin de l’année dernière, « scandaleux » que le Parti populaire européen puisse s’être opposé, selon Sławomir Sierakowski, directeur de l’Institut d’études prospectives, 107 fois sur 199 à ce que le Parlement européen condamne par voie de résolution le gouvernement de Viktor Orbán pour sa répression de l’Université d’Europe centrale, ‘coupable’ d’être financée par Georges Soros. Le Parti socialiste européen ne vaut guère mieux, se révélant capable de fermer impudiquement les yeux sur les errements des partis frères au pouvoir à Malte ou, avant, en Slovaquie. Et ce n’est pas fini puisque les libéraux, gênés par le positionnement de leur coreligionnaire affairiste actif en République tchèque, aiment à se taire sur le sujet dans toutes les langues de l’Union...

Cette attitude politicienne est aussi inacceptable qu’incompréhensible ! Elle l’est, car il ne faut pas s’y tromper : ce sont surtout les défaillances des forces politiques démocratiques, leurs compromissions, les libertés qu’elles prennent par rapport à l’éthique et à la recherche du bien commun au nom de la realpolitik toujours d’abord au service de leur intérêt électoral à courte vue qui sont le miel dont se nourrissent jusqu’à s’en gaver les extrémistes de tous bords. C’est ce que les historiens Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin ont opportunément souligné en rappelant ce qui provoqua la chute de la république de Weimar en 1933 : « ses élites – de tous les partis – partageaient des faiblesses funestes : ils faisaient toujours passer l’identité de leur parti politique – qu’il fût socialiste, communiste, catholique ou libéral – avant le bien commun » et, en outre, trempaient « régulièrement dans des scandales politico-financiers » (Le Monde, 29 avril 2017). Les choses sont-elles tellement différentes en cette époque ?

Au contraire, les citoyens, une fois encore, regardent avec suspicion un monde politique qui leur paraît vivre en vase clos, déconnecté par rapport à leurs attentes et aux problèmes qu’ils rencontrent. Donc, le temps de la défiance démocratique revient à nouveau, charriant avec lui le retour en grâce des miasmes du populisme, de la démagogie, du nationalisme. Partout en Europe, la démocratie est peu ou prou malade, ainsi qu’en témoignent les votes protestataires de citoyens qui sont souvent moins à blâmer qu’à plaindre. Car, il ne faut pas s’y tromper, ils ont souvent raison de ne point se satisfaire du sort que les démocraties nationales leur réservent.

Aujourd’hui, les citoyens mécontents aiment à juger que l’Union européenne est coupable de tous leurs maux. Ils se trompent de cible, c’est évident. Mais à bien y regarder, se trompent-ils vraiment ? N’ont-ils pas, au contraire, de bonnes raisons, parfaitement raisonnables, de détester l’Europe impotente qui leur est offerte par des États manipulateurs, seulement soucieux de ne rien permettre qui puisse sembler éroder leur souveraineté ? En réalité, dans certains domaines, celle-ci est trompeuse, car déjà partagée. C’est le cas de la monnaie unique, et des contraintes budgétaires, économiques et financières que celle-ci implique. Sur ces questions, les États de la zone euro n’ont plus les coudées franches : ils décident des politiques à suivre ensemble, dans des cénacles à l’abri des regards des citoyens.

C’est la négation de la démocratie ! Parce que les États veulent que celle-ci reste confinée dans les prés carrés nationaux, leurs servants – c’est-à-dire les gouvernements nationaux – empêchent l’émergence d’une démocratie européenne digne de ce nom. Ils sont, en agissant de la sorte, les premiers déstabilisateurs des démocraties nationales, puisque celles-ci ne peuvent plus tenir compte des sensibilités des opinions publiques. De la sorte, ils ouvrent toute grande la porte des pouvoirs nationaux aux partis extrémistes !

Pour parvenir à endiguer la ‘résistible ascension’ de ceux-ci, il faudra d’abord que les dirigeants politiques nationaux – et ceux qui sont leurs redevables au plan européen, aucun commissaire ou député européen n’étant pas peu ou prou l’obligé de ces derniers... – entendent la voix des citoyens qui protestent, car ils veulent une Europe plus démocratique, plus conforme à leurs desiderata. Dans le cas contraire, les nationalistes et artisans de démocraties illibérales l’emporteront une fois pour toutes et les dirigeants nationaux qui l’auront permis resteront dans l’histoire comme les fossoyeurs du rêve européen. (À suivre)

Michel Theys

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