*** LES ECONOMISTES ATTERRES : Changer d’avenir. Réinventer le travail et le modèle économique. Editions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 42011836 – Internet : http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2017, 236 p., 17 €. ISBN 979-10-209-0493-5.
Pourfendeurs du néolibéralisme qui, à les entendre, conduit le monde sinon à sa perte, en tout cas dans une impasse dangereuse, les Economistes atterrés suscitent autant de répulsion que d’intérêt, selon les milieux où tombent leurs analyses. Leur dernier livre ne manquera pas d’alimenter un peu plus encore la controverse puisqu’il invite à « faire un ‘pas de côté’ par rapport aux programmes en faillite (l’austérité), aux recettes éculées (la croissance à tout prix) et aux mythes trompeurs (la finance stable et régulatrice) » et explique concrètement comment il serait possible de rompre le cercle vicieux qui voit des « classes dominantes » faire main basse sur les richesses et les pouvoirs.
La première question que les quinze économistes hétérodoxes réunis dans ces pages abordent est celle de l’épuisement des ressources naturelles qui sonne le glas d’une croissance forte en permanence et devrait plutôt inciter à envisager de nouvelles manières de produire et de consommer, « donc finalement de faire société en inventant de nouvelles manières de vivre ensemble ». Ensuite, notre monde est désormais façonné au gré des « nouveaux défis » que posent les nouveaux maîtres de l’information, des données et des connaissances que sont les « GAFA ». Une précarité galopante en résultera-t-il ? Pas fatalement, expliquent les auteurs qui se réjouissent « des formes nouvelles de coopération et d’agir en commun » qu’une utilisation intelligente du numérique a déjà permises, ce qui leur donne aussi à penser que l’économie solidaire et le mouvement des biens communs pourraient bien se montrer « capables (...) d’inventer d’autres manières de produire et d’autres organisation du travail dont le profit n’est pas la fin exclusive ». L’avenir du travail est précisément le thème suivant retenu par les auteurs, tant il est vrai qu’il est de plus en plus gravement mis à mal par le capitalisme financier et par ceux qui sont ses servants dans le monde politique. Il importe dès lors de « repenser le travail », voire même de « le réinventer », ce à quoi s’emploient les auteurs en discutant notamment de la mise en place « d’une alternative entre, d’un côté, un revenu d’existence universel et inconditionnel, et, de l’autre, un nouveau droit commun du travail, en faveur des salariés mais aussi des non-salariés, qui accompagnerait une réduction générale de la durée du travail accomplie au sein d’un modèle productif post-productiviste ». Enfin, le dernier terrain d’action retenu est celui d’une réhabilitation de l’action publique qui fasse notamment le lit d’une « politique industrielle repensée » mais aussi et surtout, plus fondamentalement, qui donne le coup d’envoi d’un « mouvement en faveur des ‘biens communs’ et de la gestion ‘en commun’ » qui réhabilite la notion de « chose publique » par-delà le « statut de la propriété publique, trop souvent ramenée dans le passé à la propriété de l’Etat ».
Il va de soi que, à travers ces quatre terrains d’action, une vision différente et renouvelée de la politique et de la démocratie se retrouve au cœur de cet ouvrage. La dimension européenne n’y est par contre abordée que de manière très incidente, et sans illusions. Dans le chapitre consacré à la nécessité de renouer avec l’investissement public pour assurer la transition écologique, il est ainsi notamment observé que, « idéalement, l’Europe est le lieu privilégié pour assurer les impulsions nouvelles ». Toutefois, est-il aussitôt décrété, « il ne faut pourtant pas attendre grand-chose de ce côté », tant il est vrai qu’il faudra beaucoup de temps avant que « l’Union comprenne qu’il lui faut se mettre à la hauteur des nouveaux enjeux, en renonçant à son attirail de vieilleries néolibérales ». Dès lors, « si la recherche de coopérations européennes doit rester une constante de l’effort à mener », tout laisse à penser aux auteurs que c’est sur une base « nationale » que les efforts requis devront être déployés. N’est-ce pas la preuve que les économistes atterrés peuvent, à l’occasion, se révéler atterrants ?
Michel Theys
*** KONSTANTINOS KOLMER : Euro-génocide : les mémorandums exterminent la population grecque. Glossaire des termes des mémorandums. Editions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3661200 – fax : 3617791 – Courriel : webmaster@ livanis.gr – Internet : http://www.livanis.gr ). 2017, 192 p., 9,90 €. ISBN 978-960-14-3229-8.
Les « mémorandums de compréhension » signés par la Grèce pour satisfaire aux exigences de ses ‘partenaires’ européens au cours des sept dernières années ont réduit la population du pays de 150 000 personnes et ont fait doubler l'indice de dépendance, chaque employé comptant désormais deux « personnes à sa charge », l’une de moins de 12 ans et l’autre de plus de 65 ans. La population grecque connaît un déclin rapide en raison du faible taux de natalité et du départ massif à l’étranger de Grecs de moins de 45 ans. Au cours des années de crise, pas moins de 500 000 personnes ont quitté la Grèce, 170 000 ayant agi de la sorte en 2017. Ce vide démographique est ‘compensé’ par les immigrés clandestins turcs et par les naissances de musulmans en Grèce. Dans ce livre, l’économiste et éditorialiste reconnu Konstantinos Kolmer avertit que, à ce train-là, la population grecque pourrait être ramenée dans trente ans à... 7 millions de personnes, avec 35% de vieillards, 800 000 enfants et 3 millions de travailleurs musulmans mal payés. Voilà qui, selon l’auteur, marquerait la fin de l'hellénisme dans la région et serait le prix fort à payer pour la réduction du revenu national de 30%, la fermeture de quelque 200 000 petites et moyennes entreprises et l’exode des jeunes. Telles seraient les conséquences dramatiques de l’imposition de taxes prohibitives, du contrôle des capitaux et des mesures visant à réduire les liquidités. C’est que les « excédents primaires » de 7 milliards d'euros par an exigés par l’Union européenne ont provoqué une baisse drastique de la production grecque qui a rendu illusoire le « plein emploi ». D’ailleurs, le chômage n’a cessé d’augmenter depuis que le pays a adopté l'euro en 2002, conséquence d’une baisse constante de productivité et de compétitivité. Toutefois, la baisse de l'emploi en Grèce est carrément une réalité depuis... l'intégration du pays dans l'Union européenne en 1981, des branches entières de la production grecque – production de tabac, pêche, construction navale, métallurgie, élevage – ayant fait les frais de ce choix alors que le tourisme est devenu, lui, une véritable « monoculture ». (AKa)
*** ALEXIS MITROPOULOS : Relations de travail et sécurité sociale dans la Grèce moderne. La déréglementation du travail, l'avenir des retraites et le nouveau paysage du système de l'assurance sociale. Editions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3661200 – fax : 3617791 – Courriel : webmaster@livanis.gr – Internet : http://www.livanis.gr ). 2017, 510 p., 25 €. ISBN 978-960-14-3206-9.
Enseignant le droit du travail et de la sécurité sociale à l’Université d’Athènes depuis 1980, Alexis Mitropoulos est sans conteste l’une des personnes qui connaissent le mieux la législation sociale en Grèce. Elu député pour Syriza en 2012 et 2015, il a pris des distances avec son parti en refusant de voter en faveur du troisième Mémorandum, arguant : « Il est clair que le troisième Mémorandum (2015), la nouvelle Loi sur l'assurance (2016), les exacerbations contenues dans le Mémorandum d'entente complémentaire (2017) et la mise en œuvre de la loi (2017) sont le fruit d’un modèle européen et mondial très négatif, lequel a provoqué la démolition violente du système national d'assurance sociale d'un pays européen, construit année après année par les travailleurs et la société dans son ensemble au prix d’efforts et de luttes ». Par conséquent, il ne s’agit en rien d’une « réforme » visant à améliorer quantitativement et qualitativement le système, mais bien d’une « anti réforme néolibérale dure ». L’auteur explique que les conséquences de la loi Katrougalos, du nom d’un ministre très contesté de Syriza, auront des effets très graves pour tous les Grecs, les jeunes et les femmes en particulier. Le tout conduit à la mise en place d’un système social digne de l’époque victorienne qui verra prospérer la production de pauvres, la société étant vouée à connaître un avenir comparable à celui qui prévalait pour les grands-parents. C’est donc des perspectives extrêmement négatives pour la société, l'économie et la nation tout entière que trace l’auteur en invitant les citoyens grecs et les jeunes en particulier à se faire entendre et à résister autant que faire se peut à l’inéluctable descente aux enfers qui leur est promise. (AKa)
*** BERND WAAS, GUUS HEERMA VAN VOSS (sous la dir. de) : Restatement of Labour Law in Europe. Volume I : The Concept of Employee. Hart Publishing (Kemp House, Chawley Park, Cumnor Hill, Oxford OX2 9PH, UK. Tél. : (44-1865) 598646 – fax : 727017 – Courriel : mail@hartpub.co.uk – Internet : http://www.hartpub.co.uk ). 2017, 805 p., 175 €. ISBN 978-1-5099-1244-5.
Que signifient exactement aujourd’hui les concepts d’« employé » et d’« employeur », lesquels sont centraux dans le droit social valable en Europe alors que, sur le terrain, ils subissent des évolutions parfois radicales ? C’est à le vérifier que se sont consacré pas moins de... quarante-trois membres du Réseau européen du droit du travail. Créé en 2005, celui-ci réunit des experts du monde académique issus de trente-huit pays. Depuis 2008, la Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion de la Commission s’en remet au travail de ses experts pour saisir et comprendre les développements qui interviennent dans le droit du travail des Etats membres de l’Union, mais aussi de l’Islande, du Liechtenstein et de la Norvège. Dans le cas de cet ouvrage, la palette géographique est plus large encore puisqu’on y trouve aussi des données relatives à l’Ancienne République de Macédoine, au Monténégro, à la Russie, à la Serbie, à la Suisse et à la Turquie. Pour chaque pays, un spécialiste du monde académique analyse le statut qui y est réservé aux employés et le sort qui leur est réservé dans la jurisprudence, démarche qui leur permet d’identifier les problèmes rencontrés et les solutions adoptées. De la sorte, ils permettent une approche comparative dans un domaine qui, même au sein de l’Union européenne, n’a fait l’objet que d’une harmonisation limitée. Ainsi que l’explique Bernd Waas, coordinateur du Réseau, dans son introduction, le but de ce travail collectif n’était d’ailleurs pas de paver la voie à une telle harmonisation : plus modestement, en fournissant des informations fiables sur les législations du travail prévalant dans l’Europe au sens large, ils ont cherché « à accroître les connaissances » et à ce que celles-ci soient mieux comprises. Objectif pleinement atteint, sans nul doute ! (PBo)
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Novembre-décembre 2017, n° 421, 136 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-434-5.
L’avenir du travail occupe une place centrale dans ce numéro de la revue française de prospective dirigée par Hugues de Jouvenel. Les réductions d’emploi liées à la vague technologique actuelle peuvent-elles, ainsi que le laissent entendre plusieurs études, se révéler cataclysmiques, oscillant entre 9 et... 47% des postes ? C’est à vérifier ces assertions que s’emploie Marie-Claire Carrère-Gée en rendant notamment compte d’une étude du Conseil (français) d’orientation pour l’emploi qu’elle préside. En partant de ce que font concrètement les salariés (en l’occurrence français), cette étude s’avère nettement plus mesurée : si des emplois (moins de 10%) sont effectivement menacés de disparaître en raison de l’automatisation et du numérique, la grande majorité des métiers serait plutôt amenée à se transformer, la structure de l’emploi étant très certainement vouée à évoluer en faveur de l’emploi qualifié et très qualifié. Se fondant sur 56 enquêtes relatives aux usages du temps dans seize pays sur une période d’un demi-siècle, les chercheurs Jonathan Gershuny et Kimberly Fisher (Université d’Oxford) confirment que, non, la machine ne détruit pas fatalement l’emploi mais montrent que, cette fois, ce sont les personnes les plus instruites – et non l’inverse – qui seront appelées à consacrer le plus de temps à leur travail. Point de vue aussi corroboré par André-Yves Portnoff, directeur de l’Observatoire de la révolution de l’Intelligence à Futuribles, dans son article sur « la révolution de l’immatériel » qui assure que, désormais, la création de richesses repose surtout sur des facteurs immatériels tels que les valeurs, la vision ou la volonté. Outre un article consacré à la révolution que pourrait constituer la physique quantique, à noter aussi la traditionnelle « Tribune européenne » de Jean-François Drevet qui se révèle être un plaidoyer intelligent et quasiment irréfutable en faveur d’un abandon de l’intergouvernementalisme au sein de l’Union européenne au profit d’une évolution vers le fédéralisme, gage de plus d’efficacité et de démocratie. (PBo)