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Bulletin Quotidien Europe N° 11791
REPÈRES / RepÈres

Quand revient – enfin ! – le temps de la confiance mutuelle...

Le voyage que, à peine installé, le président Macron a accompli à Berlin cette semaine a, dans les faits, été d’une portée symbolique phénoménale.

Il est entré en parfaite résonnance avec un autre voyage en Allemagne, effectué lui aussi en mai : le lundi 8 mai 1950, le ministre français des Affaires étrangères, Robert Schuman, dépêche à Bonn, un de ses proches, un magistrat alsacien dénommé Michlich. Celui-ci est porteur de ce qui deviendra dans les heures qui suivent la ‘Déclaration Schuman’, assortie d’un message personnel que le chef de la diplomatie française adresse au chancelier Konrad Adenauer. Le Quai d’Orsay a été tenu dans l’ignorance la plus totale ; même l’ambassadeur de France à Bonn, André François-Poncet, ignore que Paris a envoyé un émissaire qui, le matin du mardi 9 mai, remet les documents au chancelier en pleine réunion du gouvernement fédéral, laquelle est dès lors suspendue. Konrad Adenauer en prend connaissance, découvre que le projet de son ami démocrate-chrétien français n’est « pas économique, mais éminemment politique »¹ et donne aussitôt son accord. À Paris, où le gouvernement français est aussi réuni, Schuman fait traîner les discussions en longueur jusqu’à ce que le « feu vert » allemand tombe, le projet concocté par la garde rapprochée de Jean Monnet étant validé dans la foulée par les ministres français. À 18h, au Salon de l’Horloge du... Quai d’Orsay, la ‘Déclaration Schuman’ devient réalité, changeant la face de l’Europe.

Ce petit détour par l’histoire n’est pas innocent. À bien y regarder, quelques similitudes entre les deux voyages sont à relever. Il y a, par exemple, la liberté prise par deux dirigeants politiques pour avancer leurs pions en toute liberté, sans être bridés par les gardiens sourcilleux de la souveraineté nationale. « Les diplomates n’aiment pas ce qui est nouveau. Ce sont des porteurs de traditions, ce qui est une grande qualité. Mais pour faire l’histoire, il ne faut pas seulement des traditions, il faut de l’invention... », a commenté un témoin de la prise de parole de Schuman, Jacques-René Rabier². Sans doute la diplomatie française s’est-elle progressivement ouverte à la nécessité de composer avec l’Europe qui se construit depuis la première Communauté, mais rien ne permet d’assurer que le Quai d’Orsay n’est aujourd’hui peuplé que de Philippe Etienne, cet ambassadeur de France à... Berlin et ancien représentant permanent auprès de l’Union devenu le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron.

En clair, par les propos qu’il a tenus et la posture qui a été la sienne à Berlin, ce jeune président a été celui qui, en sa personne, réconciliait la France avec les grands oubliés de la République qu’ont été Schuman et Monnet. Les vigilants gardiens de la doxa gaulliste, toujours majoritaires dans la France d’aujourd’hui, ont été mis devant le fait accompli, comme le Quai d’Orsay hier. Sur le plan symbolique, c’est fantastique !

Ensuite, le tout frais chef d’État français ne cesse de souligner la nécessité impérative de restaurer la confiance. À Berlin, il s’est engagé à « restaurer une confiance pleine et entière » avec l’Allemagne. Faut-il entendre seulement que, à cette fin, il procèdera à des réformes qui permettent à son pays de se remettre enfin en ordre de marche sur le plan économique et budgétaire, cédant ainsi à des sollicitations de Berlin – et de Bruxelles – restées longtemps sans suite ?

Non, le fond de son message est beaucoup plus complexe, à vrai dire d’une simplicité hautement sophistiquée. S’il veut une « refondation » européenne qui s’appuie sur une relation franco-allemande basée sur la « confiance » et pas le « chantage », ainsi que l’a écrit Mathieu Bion (EUROPE 11788), c’est parce que le temps de la confiance mutuelle s’impose à nouveau. À Paris comme à Berlin d’abord, et demain dans les capitales qui (pas toutes sans doute...) accrocheront leur wagon derrière le moteur franco-allemand relancé.

Qu’on ne s’y trompe pas, la rencontre de Berlin a donné lieu à un dialogue d’égal à égal. Même si, bien sûr, à quelques encablures des législatives allemandes de septembre, la chancelière Merkel n’a rien concédé en termes d’avancées concrètes sur le plan européen, elle s’est en même temps bien gardé de fermer la porte à des évolutions des positions allemandes traditionnelles. Bien au contraire, elle a de manière fort peu diplomatique dit le plaisir qu’elle aurait à voir le nouveau pensionnaire de l’Elysée disposer à la fin juin d’une majorité parlementaire acquise à ses idées – ce qui, à bien y regarder, relève du camouflet pour ceux qui, en tant que Républicains, sont ses alliés au sein du Parti populaire européen.

C’est qu’elle ne s’y trompe pas plus qu’Emmanuel Macron : la bataille qui s’engage désormais est passée, ainsi que le résume le Pr. Zaki Laïdi, « d’une logique d’affrontement entre la gauche et la droite à une logique d’affrontement entre les pro-européens et les antieuropéens, entre les partisans de l’ouverture et les partisans du repli » (Project Syndicate, 10 mai 2017). Impossible d’en douter à la lumière des dernières évolutions politiques en France, mais à peine moins pour qui prend en compte la montée en puissance, un peu partout en Europe (mais aussi aux États-Unis...), de forces nationalistes souvent atteintes de xénophobie et qui ne jurent que par le repli derrière de chimériques frontières nationales protectrices.

C’est là que, quand M. Macron demande à Mme Merkel et, à travers elle, à tous les responsables européens de veiller à ce que l’Europe, telle qu’elle se construit, redevienne pleinement protectrice, personne de vraiment responsable ne peut ignorer son appel. Pas même la femme la plus puissante d’Europe ! Notre consœur Nathalie Nougayrède a parfaitement raison lorsqu’elle estime que, par sa victoire face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron « a empêché Merkel de rester dans l’histoire comme la chancelière allemande ayant présidé à l’effondrement de l’Union européenne », (The Guardian, 15 mai).

Cela, Angela Merkel le sait mieux que quiconque. Mieux que personne, elle sait que, si l’on permettait encore à l’Eurobaromètre de poser la question – jugée, bien sûr, politiquement incorrecte – de savoir à quels pays les citoyens européens font confiance, l’Allemagne paierait le prix de sa domination au sein des instances intergouvernementales ces dernières années. D’où son ouverture manifeste à un président français annonciateur d’un potentiel rééquilibrage du couple franco-allemand, d’un possible retour à l’approche communautaire face aux dérives et déficiences démocratiques de l’approche intergouvernementale et, partant, d’une potentielle... relance européenne dans les semaines et les mois à venir.

Notre consœur française du Guardian a raison aussi quand elle écrit que « la rencontre Macron-Merkel à Berlin a été une démonstration de résilience démocratique, une manifestation de résistance politique en une époque de pressions populistes, ainsi qu’un message aux autocrates qui, comme Macron l’a dit le soir de son élection, sont vus comme représentant une menace pour les intérêts de la France et de l’Europe ».

Avec la confiance qui renaît entre Paris et Berlin, ce sont peut-être des jours d’embellie européenne qui s’annoncent. Enfin !

Michel Theys

  

¹ Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976

² Michel Theys, Jacques-René Rabier. Fonctionnaire-militant au service d’une... certaine idée de l’Europe, P.I.E. Peter Lang

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