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Bulletin Quotidien Europe N° 11776
REPÈRES / RepÈres

L'Union européenne à l'heure de la campagne de France...

Il est des anecdotes qui en disent plus long que certains essais ou thèses de doctorat. C’est le cas de celle-ci. Dans la dernière ligne droite de la campagne pour le premier tour de l’élection présidentielle française, l’Américain Joseph Stiglitz s’est vu contraint d’inviter, via Twitter, la candidate du Front national à cesser de laisser croire qu’il partageait ses idées politiques, économiques et monétaires, ponctuant sa mise au point par un rappel à la tonalité sinistre : « Par ailleurs, je suis juif et la famille de ma femme a fui la France pendant la guerre ».

Cette phrase seule signifie l’horreur qu’inspire la candidate frontiste partout où subsiste une once de lucidité quant aux enjeux réels de ce qui se joue désormais scrutin après scrutin un peu partout en Europe, et pas seulement... Elle entre en résonance avec cette réaction d’un ancien parlementaire européen de nationalité belge, François Roelants du Vivier, avouant sur Facebook avoir « froid dans le dos » à la lecture de certains commentaires d’extrême droite et d’extrême gauche sur la personnalité d’Emmanuel Macron : « en stigmatisant le candidat comme un sicaire de la banque Rothschild et du groupe Bilderberg (remplacez Rothschild par juif et Bilderberg par franc-maçon, vous aurez la clé), on laisse libre cours à l’antisémitisme primaire le plus répugnant ». Certaines anecdotes et petites phrases en disent long sur l’état de notre monde, qu’on veuille ou non le voir...

Certains ont décidé de ne plus fermer les yeux. De ne plus se taire lorsque des extrémistes mentent, travestissent la vérité, misent sur l’ignorance des gens pour transformer leurs noirs desseins en réalité. Avec Joseph Stiglitz, il s’est trouvé douze prix Nobel – dont un Français, Jean Tirole – et 188 économistes pour mettre les points sur les i et « condamner » la manière dont les ‘frontistes’ français instrumentalisent la pensée économique.

S’ils peuvent être très critiques à propos de la manière dont la zone euro est gérée, ils refusent de cautionner les sornettes populistes, lançant au contraire un avertissement d’une redoutable clarté : « Les politiques isolationnistes et protectionnistes et les dévaluations compétitives, toutes menées au détriment des autres pays, sont de dangereux moyens d’essayer de générer de la croissance. Elles entraînent des mesures de représailles et des guerres commerciales ». D’où cet appel au bon sens : « Les problèmes sont trop sérieux pour être confiés à des politiciens clivants ». D’ailleurs, n’est-ce point précisément ce que pense le philosophe allemand Peter Sloterdijk lorsqu’il formule cette remarque sémantique : « Un parti qui s’intitule ‘front’ est un parti qui s’est trompé de siècle. Nous sommes entrés dans l’ère des coalitions, pas dans celle des fronts. Les termes erronés annoncent des politiques erronées » (Le Monde, 20 avril) ?

Certains ont décidé de ne plus se taire car ce qui se joue en France ne concerne pas que la France. Très longtemps, les dirigeants politiques ‘responsables’ d’Europe répugnaient à commenter le déroulement d’un scrutin dans un autre pays que le leur, de peur d’être taxés d’ingérence. Cette prudence est désormais d’un autre temps, carrément désuète même, car du choix des citoyens français dépendra, pour une part non négligeable, la pérennité de la monnaie unique et, plus largement, de l’Union européenne elle-même. C’est pourquoi le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et le commissaire aux Affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, mais aussi la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, et tous les ‘étrangers’ qui se sont exprimé depuis le Parlement européen ont eu raison de monter aux créneaux pour dire le danger majeur, dramatique, insupportable, que représenterait le Front national à l’Elysée (EUROPE 11773).

Comme l’a glissé M. Moscovici, encore faudra-t-il aussi s’attaquer aux raisons qui ont conduit près de 50% des électeurs français – et même... 52% de Britanniques ! – à tourner le dos au projet européen.

Il est légitime de penser, pour des Européens convaincus, que le choix final d’Emmanuel Macron serait une aubaine pour l’Union européenne, le gage d’un avenir peut-être plus prometteur. Cet homme qui estime que « la vraie souveraineté passe par une action européenne » et qui s’affiche ouvert à des avancées très concrètes a triomphé, rappelle Olivier Costa, face à dix candidats qui... « s’étaient prononcés contre la ratification du traité constitutionnel et, pour ceux qui étaient déjà en politique, celle du traité de Maastricht » (Collège d’Europe Policy Brief, avril 2017). Comment ne pas en être heureux ?

Encore faudra-t-il que cet Européen de France d’une génération qui renoue peut-être avec celle des deux ‘pères fondateurs’ français aie la volonté, le courage, la détermination d’aller au bout de la révolution qu’il suggère – et dont un autre philosophe allemand fameux, Jürgen Habermas, vient de cerner finement les contours en ces termes : « La question pertinente ne consiste pas (...) à choisir entre le ‘pour’ et le ‘contre’ Bruxelles : elle consiste à choisir le ‘comment’ d’une coopération qu’il s’agit, plus que jamais, de faire avancer. Une perpétuation de la situation actuelle, avec des peuples mis sous tutelle au mépris de toute démocratie, des peuples constamment rappelés à l’ordre pour raisons économiques, et fermement invités à obéir, viendrait sceller la désintégration » du projet européen (Le Monde, 20 avril).

Cet appel sera-t-il entendu ? Tel est l’enjeu du scrutin français.

Michel Theys

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