Pour l’éditorialiste, la décision de l’Agence Europe de s’en aller piocher dans ses archives est une aubaine. Voici dix ans, à l’occasion du 50ème anniversaire des Traités de Rome qui, signe des temps, s’était déroulé à Berlin, la chancelière Angela Merkel s’était demandé : « Aurons-nous un jour davantage à fêter, fêterons-nous, le 25 mars 2057, le centenaire des Traités de Rome également dans une Europe de paix et de liberté, de démocratie et d'État de droit ? » (EUROPE 11753) Cette question, elle y avait répondu en confessant : « Nous ne le savons pas ». Dix ans plus tard, au lendemain des festivités romaines, la seule évidence est que nous le savons moins que jamais.
Pourquoi ? Parce qu’il est tout sauf acquis que les dirigeants politiques des pays et des institutions de l’Union européenne oseront, dans les prochains mois et années, poser les actes nécessaires pour leur éviter, ainsi que leur a glissé dans le creux de l’oreille le Premier ministre maltais Joseph Muscat, d’entrer dans les annales de l’histoire comme ceux qui, « par leur inaction, ont démantelé un projet vieux de 60 ans » (EUROPE 11754). Alors que le populisme croît aux quatre coins du continent, leur ‘Déclaration de Rome’ se révèle une fois encore sinon indigente, en tout cas dramatiquement hypocrite, telle une boussole dépourvue d’aiguille. Par rapport à la Déclaration Schuman du 9 mai 1950, elle n’est qu’un éloge supplémentaire du vice diplomatique à la vertu de visionnaires...
Le vide sur lequel débouche cette ‘Déclaration de Rome’ est un nouvel appel d’air pour les forces populistes qui font du passé nationaliste leur terre promise. Une fois encore, les œillères nationales ont interdit aux chefs d’État ou de gouvernement de regarder la réalité en face : le vide démocratique incarné par l’Union aujourd’hui est le miel dont se repaissent des nationalistes ragaillardis par les atermoiements de dirigeants incapables d’aller au bout du chemin qui avait été tracé par Schuman et Monnet pour qui, au départ, la mise en commun des productions de charbon et d'acier ne devait être, ne pouvait être que la « première étape de la Fédération européenne ».
Tout au contraire, à partir des Traités de Rome qui étaient un premier rabibochage du projet européen après l’échec de la Communauté européenne de défense et, partant, d’une Communauté politique, le relatif « contournement du politique » qui aurait été privilégié à l’origine pour gérer le charbon et l’acier aurait, selon André Grjebine, du Centre de recherches internationales de Sciences Po, « amorcé une trajectoire qui n’a cessé de déposséder des gouvernements issus du suffrage universel, sans y substituer un pouvoir fédéral démocratique » (Le Monde, 25 mars). Or, aujourd’hui, il ne s’agit plus de quotas d’acier ou de charbon, mais de questions qui concernent directement la vie des citoyens... qui n’ont pas prise sur elles.
Que la démocratie européenne soit bancale, Jeroen Dijsselbloem vient d’en malencontreusement apporter la preuve ces derniers jours. Ministre des Finances du gouvernement (sortant) des Pays-Bas, c’est en tant que président de l’Eurogroupe qu’il est connu des citoyens de la zone euro, ceux de Grèce en particulier qui ont pu ressentir toute son intransigeance à faire respecter les règles. Ils découvrent à présent un homme qui, avec une hautaine arrogance, les accuse d’avoir dilapidé leur argent « en alcool et en femmes » avant de tendre la main à leurs partenaires (EUROPE 11751).
Si cette offense avait visé, aux Pays-Bas, la Frise ou le Limbourg, le ministre aurait sans nul doute aussitôt été contraint à la démission. Dans l’Union européenne qui aime à donner des leçons de démocratie dans le monde entier, aucun mécanisme démocratique n’est prévu pour se débarrasser d’un tel personnage. Peut-être même celui-ci aurait-il bien fait d’anticiper son propos à la limite du racisme car rien ne dit qu’il n’en aurait pas tiré profit, à titre personnel, lors du scrutin législatif du 15 mars dernier aux Pays-Bas. C’est la preuve que vingt-sept démocraties nationales ne font pas une démocratie européenne satisfaisante !
C’est la preuve qu’une démocratie européenne pleine et entière est à construire d’urgence. Voici vingt ans, lors du 40ème anniversaire des Traités de Rome, le président du Conseil italien de l’époque, Romano Prodi, avait assimilé le Traité de Maastricht à la « Constitution économique commune » avant d’estimer que, à travers lui, les peuples européens avaient convenu « de la nécessité de placer des limites à l’action des gouvernements » (EUROPE 11752).
Avec le recul, force est de constater que ce traité a, tout au contraire, favorisé « les abus de la part du Prince » puisque les représentants des exécutifs agissent désormais à leur guise, quasiment sans contrôle démocratique, dans des cénacles obscurs qui sont la matrice d’une Europe dont de plus en plus de citoyens européens ne veulent pas. La monnaie, la politique économique, l’immigration, la manière de surveiller les frontières sont des questions qui concernent les citoyens dans leur vie quotidienne ; il n’est pas normal, il n’est pas acceptable que les citoyens n’aient pas voix à ces chapitres ! Ainsi que l’a fort justement noté Lucrezia Reichlin, professeur d’économie à la ‘London Business School’ après avoir été directrice de recherche à la Banque centrale européenne, « préserver les souverainetés nationales fondées sur des institutions conçues pour l’économie européenne du 19ème siècle qui était bien moins intégrée est une recette pour l’échec » (Project Syndicate, 14 mars).
C’est pourquoi les démocrates de tous les pays de l’Union doivent d’urgence s’unir et monter aux créneaux pour battre en brèche les populistes de tout bois et s’attaquer une fois pour toutes à la pusillanimité mortifère de dirigeants nationaux qui n’aiment la démocratie que chez eux. (À suivre)
Michel Theys