Rarement, de mémoire de fonctionnaires du Parlement européen, la course à la présidence de l'institution européenne aura été aussi disputée et indécise.
Certes, parmi les sept candidats déclarés issus de tous les groupes politiques, sauf le groupe europhobe ELDD (voir autre nouvelle), deux noms se dégagent : le chrétien-démocrate italien Antonio Tajani et son compatriote, le social-démocrate Gianni Pittella, ont, numériquement, le plus de chances de l'emporter. Mais bien malin celui qui était en mesure, vendredi 13 janvier, d'affirmer qui sera en mesure de l'emporter, mardi 17 janvier à Strasbourg, aucun groupe n'étant capable de l'emporter seul.
Première force politique du PE (217 députés), le groupe PPE estime que le perchoir du Parlement doit lui revenir jusqu'à la fin de la présente législature après deux ans et demi de présidence du social-démocrate allemand Martin Schulz, qui avait succédé à lui-même en 2014.
M. Tajani part avec un léger avantage. Vendredi, on évoquait même un accord entre les groupes PPE et CRE (74 députés) sur un report des voix des députés eurosceptiques vers le chrétien-démocrate italien au quatrième tour de l'élection, étape qui, en cas d'indécision, départagera deux candidats finalistes. Mais, à tort ou à raison, l'image de M. Tajani est ternie par son précédent poste de commissaire européen à l'Industrie au moment où se déroulait le scandale des trucages des émissions automobiles polluantes.
En nommant à l'unanimité M. Pittella, le groupe S&D (189 députés) a décidé de rompre avec l'habitude récente selon laquelle les deux principaux groupes politiques se partagent la présidence du Parlement le temps d'une législature. M. Pittella a promis d'en finir avec la 'Grande coalition' incluant les groupes PPE, S&D et ADLE (EUROPE 11702). Cet argument plaît à la gauche européenne représentée par les groupes GUE/NGL et Verts/ALE sans, à ce stade, la convaincre totalement. Les sociaux-démocrates estiment aussi que les chrétiens-démocrates ne sont pas puissants en Europe au point de présider la Commission, le Conseil européen et le Parlement, ce qui s'est pourtant produit dans le passé.
Au centre de l'échiquier politique, le groupe des libéraux (68 députés), présidé par Guy Verhofstadt, pourrait avoir une carte à jouer puisque le S&D ne veut pas s'entendre avec le PPE. Mais l'ancien Premier ministre belge semble avoir hypothéqué une part de sa crédibilité après que son propre camp l'a désavoué, en début de semaine, dans sa tentative d'intégrer au groupe ADLE dix-sept élus italiens du 'Mouvement 5 étoiles' (EUROPE 11699). Alors que M. Verhofstadt s'est justifié par sa volonté d'affaiblir une force eurosceptique, on juge négativement au sein même de la famille libérale l'impact de cette entreprise contre nature sur la candidature du dirigeant politique belge. Néanmoins, les voix des élus libéraux pèseront dans la balance et se négocieront très cher.
Si, comme tous l'affirmaient vendredi, chaque camp va au bout de sa logique, l'élection du prochain président du Parlement européen se jouera dans le cadre d'une finale 100% italienne. Il existe alors un risque que soit M. Tajani soit M. Pittella soit élu avec les voix des mouvances europhobes, voire xénophobes.
Officiellement, les deux groupes assurent n'avoir pris contact avec aucun groupe extrémiste. M. Pittella a dit qu'il refusait les voix des élus xénophobes, accusant M. Tajani - dont le parti berlusconien Forza Italia a gouverné en Italie avec la Lega Nord - de ne pas l'avoir explicitement fait. Au PPE, on rétorque que, le vote ayant lieu à bulletin secret à chaque tour de scrutin, il est impossible de refuser les voix des extrémistes.
Plusieurs députés, tels que le social-démocrate allemand Jo Leinen et la libérale française Sylvie Goulard, ont mis en garde contre ce danger. « Le risque est grand, surtout à bulletin secret, qu'un président soit finalement élu à une majorité relative, avec l'appui des extrêmes. Ce serait un président faible » alors que le PE sera appelé à entériner l'accord sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE, a estimé Mme Goulard, qui avait un temps recherché l'investiture du groupe ADLE (EUROPE 11676).
À chaque tour de scrutin, hormis le quatrième, un groupe (ou 38 députés) peut porter le nom d'un nouveau candidat susceptible de remporter la mise face à des candidats qui peinent encore à convaincre. Personne ne se risquait cependant, vendredi, à envisager un tel coup de théâtre qui ne s'est jamais produit. Une autre question posée est celle des traces que laisserait cet épisode à mi-mandat dans les négociations politiques à venir sur des dossiers spécifiques. Une chose est toutefois certaine, de l'avis d'un expert parlementaire : malgré la rigueur de l'hiver, les téléphones vont chauffer tout le week-end ! (Mathieu Bion)