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Bulletin Quotidien Europe N° 11564
REPÈRES / (ae) repÈres

Le bon, la brute et… la Bundesbank dans le rôle du truand ? (II)

Ainsi donc, Jacques Delors, dans son livre d'entretiens avec la journaliste Cécile Amar (« L'homme qui ne voulait pas être roi »: voir la Bibliothèque européenne n° 1140 du 24 mai), incrimine désormais très ouvertement les « intégristes allemands et hollandais » pour la malfaçon congénitale de l'Union économique et monétaire. À l'insu du plein gré de leurs partenaires, susurre-t-il, lui qui avait dûment averti certains de leurs dirigeants d'une vérité à ses yeux incontournable: « On ne peut pas créer une monnaie unique entre des pays différents sans se préoccuper de la manière dont les pays les plus faibles atteindront un niveau suffisant de compétitivité ». Que n'a-t-il point alors tapé plus souvent du poing sur la table, dénoncé les incohérences dont se rendaient coupables les accoucheurs de la monnaie unique avec véhémence, joué à l'imprécateur ? Parce que, dans la vie comme dans notre remake du film mythique de Sergio Leone, ce non moins mythique président (sortant) de la Commission ne pouvait être que « le Bon ».

Alors, coïncidence fortuite ou preuve que des langues se délient, les états d'âme de ce personnaliste mâtiné de socialiste se voient aujourd'hui portés et crûment explicités, avec violence et rancœur même, par un personnage qui, fors la compétence, a tout pour déplaire - ce à quoi il est plutôt bien arrivé dans les cénacles où se joue le destin de l'Europe monétaire. Avec son maintien de rock star et l'arrogance qu'il cultive, Yanis Varoufakis est une « Brute » si idéale qu'il aurait même pu, né un siècle plus tôt, carrément priver Lee Van Cleef de son rôle. En tout cas, si Varoufakis manie mieux les concepts et l'analyse économiques que le pistolet, les traits acérés qu'il décoche dans son dernier ouvrage (« Et les faibles subissent ce qu'ils doivent ? »: voir la Bibliothèque européenne n° 1139 du 18 mai) sont de nature à causer autant de dégâts, à tout le moins pour la bonne réputation de certains…

Pour commencer, l'éphémère ministre grec des Finances disculpe volontiers Jacques Delors qui, reconnaît-il de bonne grâce, jugeait indispensable, « au minimum, une dette publique commune (…) et une politique d'investissement commune » alors que se creusaient les fondations de la zone euro. Le problème, à ses yeux, c'est que le ver était déjà dans le fruit, et même depuis fort longtemps. En réalité, la maldonne procède d'une mauvaise lecture des réalités économico-monétaires dans l'Europe de l'après-guerre, d'une forme de suffisance ayant poussé la France à croire que des vessies pouvaient devenir des lanternes et, enfin, d'une inflexibilité allemande.

L'analyse erronée des Européens est de n'avoir pas compris, lorsque Richard Nixon a mis fin, le 15 août 1971, à la parité entre le dollar et l'or, que le système monétaire de Bretton Woods dont ils avaient bénéficié depuis le sortir de la guerre n'avait pu fonctionner que parce que Washington avait veillé à ce que l'excédent commercial des États-Unis soit recyclé dans leurs économies convalescentes. D'où leurs tentatives - Plan Werner, serpent monétaire, Système monétaire européen… - de donner naissance à une version européenne de Bretton Woods. Ils ont finalement réussi à transformer l'essai avec l'Union économique et monétaire, mais en oubliant, accuse l'économiste, que le « prix d'un taux de change fixe », c'est à coup sûr « une étreinte de la mort entre un État en faillite, des citoyens désargentés et un secteur privé insolvable » si l'on ne l'assortit pas de mécanismes permettant aux économies les plus florissantes de venir en aide aux plus fragiles ou aux plus affectées par une crise conjoncturelle. Or, convient Delors, les dirigeants européens se sont inclinés, de gré (pour beaucoup) ou de force, devant « l'obsession allemande du déficit » qui leur a fait oublier qu'il valait mieux se doter des « moyens d'aider les pays qui sont les moins compétitifs à le devenir ».

Économiste comme Varoufakis mais peu suspect, lui, d'une quelconque dérive idéologique, Pierre Defraigne, ancien directeur général à la Commission et actuel directeur exécutif du Centre Madariaga - Collège d'Europe, relevait récemment dans La Libre Belgique que « le surendettement souverain persiste » et que « la divergence des revenus par tête grandit entre le noyau allemand et la périphérie méditerranéenne, ce qui est l'inverse de la norme d'une zone monétaire réussie ». Et de lancer, assassin lui aussi: « Or, l'euro n'a pas été construit pour asseoir l'hégémonie allemande sur l'UE-28. » La brutalité, on le voit, n'est pas vraiment l'apanage d'un seul homme. D'ailleurs, selon Varoufakis, il s'était même trouvé un Américain, le secrétaire au Trésor Timothy Geithner, pour venir expliquer aux ministres des Finances réunis informellement en Pologne à l'automne 2011 que la Banque centrale européenne devait, pour enrayer la spirale infernale, manifester son intention de garantir une partie de la dette des principaux pays fragiles de la zone. Il fut, selon Varoufakis, éconduit, pas même poliment. Faut-il s'étonner, dès lors, s'il assène que « la dette n'a jamais été le problème de l'Europe », qu'elle est « un pur symptôme d'une conception institutionnelle abominable » ? Et si l'outrance était moins dans le propos que dans les faits ? Michel Theys

 

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