Bruxelles, 13/04/2016 (Agence Europe) - Plus de trois semaines après sa conclusion par les chefs d'État ou de gouvernement des Vingt-huit et par les autorités turques, l'accord UE/Turquie, qui vise notamment à renvoyer vers la Turquie les migrants économiques, mais aussi les migrants demandeurs d'asile pouvant prétendre à la protection, continue de diviser les eurodéputés et ils l'ont montré, mercredi 13 avril à Strasbourg, lors d'un nouveau débat sur le sujet.
Au préalable, le président du Conseil européen, Donald Tusk, avait tenté de justifier la démarche des leaders européens rappelant qu'il y a deux mois, il avait averti les députés qu'il ne restait « plus que deux mois pour sauver Schengen ; on a utilisé le mieux possible ces deux mois », a affirmé M. Tusk. Il avait expliqué que les diverses décisions prises depuis, comme la fermeture de la route des Balkans, avaient été rendues nécessaires car il n'était pas possible de parvenir à une solution européenne sans respecter les règles de Schengen.
L'UE a aussi par la suite décidé d'aider « massivement » la Grèce, notamment via un nouvel instrument humanitaire, puis les Vingt-huit ont activé l'accord avec la Turquie qui a commencé à se mettre en place. Pour Donald Tusk, ce dernier accord, qui prévoit notamment la réinstallation dans l'UE d'un réfugié syrien contre un migrant irrégulier renvoyé vers la Turquie, respecte les principes essentiels: « le respect du non-refoulement, éviter les expulsions collectives », a-t-il notamment cité, la Commission ayant garanti, de son côté, la légalité du dispositif.
Le responsable polonais a concédé qu'il n'y avait pas de solutions faciles. « Elles sont difficiles à trouver en politique et pratiquement impossibles à trouver dans le cas qui nous occupe ». Pour Donald Tusk, cette solution négociée avec la Turquie ne peut d'ailleurs fonctionner « que si tout est mis en oeuvre », le président du Conseil insistant, par exemple, sur le renforcement des frontières extérieures de l'UE. Sans retour au contrôle de l'immigration, « on ne pourra pas éviter la catastrophe », entre la fin de Schengen et la montée des populismes.
Donald Tusk a, en tout cas, jugé que l'UE avait agi trop tard en ce qui concerne la route des Balkans et qu'elle devait aussi se tenir prête à aider l'Italie, confrontée à de nouveaux risques depuis la Libye.
Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a, lui aussi, défendu cet accord dont l'un des objectifs est de favoriser les arrivées légales et d'éviter que les gens n'aient recours aux passeurs. Le responsable de la Commission a souligné que l'accord prévoyait de l'argent versé aux réfugiés en Turquie et, notamment, aux enfants via des projets d'accès à la scolarité. M. Juncker a dit ne se faire aucune illusion sur le partenaire qu'est la Turquie. « Il ne faut pas se voiler la face. Il y a des sujets où il y a de profonds désaccords » et, si la coopération sur la question des réfugiés est « essentielle », cela « ne change rien à nos valeurs », M. Juncker évoquant notamment les atteintes à la liberté de la presse et d'expression.
Du côté du PE, ces mises en garde adressées à Ankara ont aussi été formulées par Manfred Weber, président du groupe PPE, mais celui-ci a jugé que l'accord fonctionnait. « Le renvoi des migrants fonctionne, on a commencé à lutter contre les passeurs, on met de l'ordre dans les routes migratoires », a commenté l'Allemand, appelant à faire de même pour la route de la Méditerranée centrale.
Le groupe S&D continue à avoir des doutes, a dit son président, l'Italien Gianni Pittella. « On conclut un accord quand la Turquie se replie sur elle-même, la presse est attaquée et les droits des minorités sont bafoués ». Pour l'Italien, cet accord a d'ailleurs été passé « à cause de l'égoïsme de certains États membres, qui ont refusé de mettre en oeuvre la relocalisation des réfugiés », Gianni Pittella appelant par ailleurs à mettre en place des sanctions contre les États membres récalcitrants. L'Italien a aussi jugé « honteux » le projet de construction d'un mur entre l'Autriche et son pays.
Le Belge Guy Verhofstadt a, lui, jugé que « quand on joue avec le feu, il faut accepter de se brûler » et c'est ce qui se passe avec le leader turc Erdogan, a commenté le chef de l'ADLE, pour qui l'accord « ne fonctionne pas ». La GUE/NGL continue d'être contre cet accord et refuse de considérer la Turquie comme un pays tiers sûr, le groupe rappelant les pratiques de refoulement des réfugiés syriens par la Turquie rapportées par les ONG. Les Verts/ALE ont partagé la même ligne, Rebecca Harms (allemande) estimant que cet accord discrédite toute la politique d'asile européenne. (Solenn Paulic)