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Bulletin Quotidien Europe N° 11504
ACTION EXTÉRIEURE / (ae) turquie

« les flux vont baisser, soyez patients », martèle Selim Yenel, l'ambassadeur turc auprès de l'UE

Bruxelles, 03/03/2016 (Agence Europe) - Ambassadeur de la Turquie auprès de l'Union européenne, Selim Yenel revient pour EUROPE sur les attentes de son pays à quelques jours du Sommet UE-Turquie du 7 mars. Et il répond aux critiques européennes. (Propos recueillis par Solenn Paulic et Camille-Cerise Gessant).

Agence Europe - L'UE estime que le sommet du 7 mars sera décisif dans la réponse à la crise migratoire. Êtes-vous d'accord avec cette affirmation ? Et que pensez-vous des critiques européennes selon lesquelles la Turquie ne fait pas assez ?

Selim Yenel - Nous ne comprenons pas pourquoi ce sommet est décisif. Nous avons déjà fait beaucoup. Nous nous sommes engagés et nous avons mis en oeuvre le plan d'action 'migration'. Nous avons, par exemple, réintroduit les visas pour les Syriens et adopté une loi pour qu'ils puissent travailler légalement. Nous travaillons avec nos collègues grecs et bulgares, maintenant l'OTAN est impliquée. Sur les trafiquants, nous sommes en train de passer des lois qui renforcent les sanctions et qui les emprisonnent plus longtemps. Nous faisons tout notre possible pour endiguer les flux. Que veulent les Européens de plus de notre part ? Ceci est très troublant et surprenant. Donc, je ne comprends pas, nous avons fait plus que suffisamment. Ce n'est pas à nous de sauver l'UE. Nous voulons l'aider mais dire que ce sommet est décisif n'est pas le bon mot.

Pourquoi est-ce décisif ? Nous devons faire le point non seulement sur les questions de migration, mais sur l'ensemble de nos relations. Ces relations sont beaucoup plus complexes, plus intégrées. Nous voulons aussi voir à quel point l'UE est engagée envers la Turquie. Nous avons notamment besoin d'un mécanisme de réinstallation, qui donnera aux Syriens un moyen légal d'aller dans l'UE.

Nous faisons tout ce que nous pouvons; nous comprenons que l'UE se concentre sur les chiffres. Nous avons maintenant un mécanisme avec l'UE dans lequel nous partageons des données, des informations mais nos données diffèrent. Nous ne pouvons donner que des chiffres sur le nombre de trafiquants qui ont été capturés, le nombre de personnes sauvées, alors que l'UE et Frontex ne peuvent que nous dire combien de personnes sont arrivées dans l'UE. Et l'Union européenne repose sur ce dernier chiffre.

Êtes-vous confiant que ce régime de réinstallation européen sera lancé ?

On nous dit qu'au préalable les chiffres doivent baisser. Nous, nous disons que cela doit aller de pair. Si l'on ne donne pas d'option - et d'espoir- aux Syriens, alors ils continueront (de venir dans l'UE, NdlR). Nous faisons de notre mieux de notre côté mais pas l'UE. Nous les voyons se battre entre eux, rappeler des ambassadeurs… Nous n'avons jamais vu cela par le passé. Et cela ne donne pas une très bonne image.

Avez-vous reçu des engagements de la part des États membres jusqu'ici sur la réinstallation?

Non, nous n'avons reçu aucun engagement chiffré. Ils doivent se mettre d'abord d'accord entre eux.

Y a-t-il une divergence entre vous et l'UE sur le nombre de personnes atteignant l'UE ? Selon l'UE, 2 à 3 000 personnes continuent d'arriver en Grèce quotidiennement…

Je ne peux pas contester ces chiffres car je ne les ai pas. Je dois leur faire confiance. Mais l'UE devrait regarder les tendances. Le nombre va baisser, il faudra du temps. Cela ne se fera pas immédiatement. Nous avons besoin de patience et nous voyons que l'UE n'a pas de patience.

Lundi, quel sera le message de la Turquie à ses partenaires européens ?

Nous avons fait exactement ce qui est nécessaire. Nous avons convenu le 29 novembre d'un plan d'action commun (EUROPE 11441). Nous nous sommes engagés à le mettre en oeuvre et nous l'avons fait. Que voulez-vous de plus ? Les Européens disent que les chiffres (de réfugiés qui viennent en Europe) ne baissent pas assez. Ils ne baissent pas assez rapidement, mais ils sont en baisse. Soyez patients.

Pourriez-vous faire face à des conséquences après le sommet ? Est-ce que l'UE exerce des pressions sur vous?

Ils ne peuvent pas faire pression sur nous, ils ne sont pas en position de le faire. Même sur la libéralisation des visas. Et sur l'enveloppe de 3 milliards d'euros (finançant le plan d'action 'migration', NDLR), l'argent ne nous appartient pas, il est pour les Syriens. Nous allons appliquer l'accord de réadmission en juin, nous le testerons jusqu'en septembre, la Commission fera ensuite un rapport qui dira au Conseil si nous faisons bien les choses. Et si, en dépit de cela, si nous le faisons bien, nous n'avons pas la libéralisation, alors nous annulerons l'accord de réadmission. C'est ce qui a été approuvé.

En quoi l'approche européenne à ce jour est-elle un échec?

C'est une grande crise qui n'est pas affrontée collectivement. C'est une crise pour l'ensemble des Vingt-huit qui vient de l'extérieur et non de l'intérieur comme la crise de la zone euro. Ils ne savent pas comment la gérer, ils l'ont fait par le passé mais pour des plus petits nombres.

Il y a aussi beaucoup de pays qui n'ont pas d'expérience de l'intégration et de la migration, notamment dans les 'nouveaux' États membres. Et nous devons le dire clairement: il y a la peur du facteur islamique, des Musulmans. S'il s'agissait de Chrétiens, ce ne serait pas si difficile. Donc, il y a ce facteur culturel auquel nous sommes confrontés. Mais nous devons le comprendre. C'est une grande crise pour l'UE mais pas aussi grande que la nôtre (la Turquie accueille plus de 2,5 millions de Syriens sur son sol, NDLR). C'est pour cela que nous avons été surpris l'année dernière quand nous avons vu ce chaos. C'était très surprenant pour nous. L'UE devrait avoir une approche intégrée mais elle ne l'a pas.

Diriez-vous alors que votre relation avec l'UE est plus mauvaise qu'avant?

Non, elle est meilleure qu'elle ne l'était auparavant. Nous avons des relations très étroites. L'UE nous a critiqués dans le passé, mais je ne pense pas qu'il soit juste de le faire maintenant. Nous devons aussi parler du tableau plus large de nos relations. En fin de compte, ce que nous voulons c'est l'adhésion à l'UE.

Pensez-vous que la Turquie est un acteur clé dans cette crise, qui est aussi une crise européenne ?

La Turquie est certainement l'un des principaux acteurs. Nous l'avons vu, par exemple, dans la façon dont nous sommes traités désormais. Nous sommes conscients que l'UE est dans une position très difficile. Et nous sommes prêts à aider, car, permettez-moi d'être très clair, c'est dans notre intérêt de l'aider. Nous voulons une Union européenne forte. Nous ne voulons pas adhérer à un club faible.

Le sommet sera-t-il exclusivement consacré à la migration ou abordera-t-il d'autres sujets ?

Les Européens veulent parler de la migration, nous voulons parler de tout. Et nous allons parler de tout. Peut-être que l'accent sera mis sur la migration. Mais nous allons également aborder d'autres questions (processus d'adhésion, la libéralisation des visas, des dialogues de haut niveau, union de coutume, NDLR)

Voulez-vous aussi parler de la crise syrienne ?

Bien sûr. Tout cela est basé sur la crise syrienne. Si nous ne réglons pas cette question, les réfugiés vont continuer à arriver. Si Alep tombe, que va-t-il se passer? Nous sommes confrontés à une énorme crise.

Pensez-vous que l'Union européenne fait assez sur la crise syrienne et que peut-elle faire de plus ?

Elle agit en douceur avec la Russie. Elle doit être plus dure avec elle sur ce qu'il se passe là-bas.

Mais l'UE peut dire la même chose au sujet des frappes turques sur les groupes kurdes en Syrie ?

Les Kurdes n'attaquent pas Daech, ils essaient de se créer un territoire pour eux-mêmes. Ils attaquent l'opposition modérée. Par conséquent, nous croyons que nous devons les empêcher de créer leur propre territoire. Ils sont sur un territoire arabe.

Début février, l'UE a critiqué le fait que des Syriens fuyant Alep étaient bloqués à la frontière turco-syrienne parce que la Turquie avait fermé la frontière. Quelle est la situation maintenant ?

Après les attaques sur Alep, nous avons eu 70 000 personnes à la frontière. Nous avons accepté ceux qui étaient dans le besoin: les enfants, les personnes malades. Mais nous prenons plus de précaution en raison de la menace Daech. Nous avons capturé un certain nombre de kamikazes, donc nous sommes beaucoup plus prudents. Mais il y a maintenant des camps du côté syrien de la frontière que nous aidons.

Combien de personnes se trouvent encore à la frontière ?

50 000 environ, je pense.

Avez-vous discuté avec l'UE qui vous a demandé d'ouvrir les frontières ?

Ils doivent se le dire à eux-mêmes, le dire aux États membres avant de nous le dire. Nous avons déjà fait assez. Nous avons maintenant 2,5-2,6 millions de Syriens et nous devons être très prudents parce que nous sommes en danger. Nous avons eu des attentats à Istanbul et à Ankara. Nous contrôlons tout le monde à la frontière, plus qu'avant.

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