*** EMMANUEL CHERRIER, STEPHANE GUERARD (sous la dir. de): La régionalisation en Europe. Regards croisés. Editions Bruylant (Groupe Larcier, 39 rue des Minimes, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5480713 - fax: 5480714 - Courriel: commande@larciergroup.com - Internet: http://www.larcier.com ). Collection "Rencontres européennes". 2014, 726 p., 80 €. ISBN 978-2-8027-4695-9.
Fruit de deux colloques organisés au début de cette décennie par l'Observatoire de l'autonomie locale en collaboration avec l'Université Ovidius de Constanta (Roumanie) et celle de Valenciennes (nord de la France), ce volumineux ouvrage invite à une plongée dans le vivier de régions très diversifiées que l'on recense au sein de l'Union européenne, celle-ci n'étant d'ailleurs sans doute pas étrangère à leur éclosion. La question apparaît vite, en effet, de savoir si le « véritable caprice des régions » auquel a donné naissance la notion de « région » pendant les dernières décennies, selon la jolie formule d'Ana Rodica Staiculescu et Adrian Stoica, n'a pas conduit, en quelque sorte, à mélanger des pommes et des poires. Si tel est le cas, et c'est un des fils rouges de ce livre, il importe de se demander notamment si toutes les régions sont bien égales face à la loi européenne et, à partir de là, de chercher à discerner où leur parcours est à même de les conduire.
Dès leur chapitre introductif, les coordinateurs de l'ouvrage, le politologue Emmanuel Cherrier (Université de Valenciennes) et le juriste Stéphane Guérard (Université de Lille) procèdent à un inventaire des problèmes qui peuvent découler du phénomène régional. Ils relèvent ainsi que la région peut naturellement être « une menace pour l'État, une forme d'affaiblissement de l'État », ce que la posture catalane actuelle confirme avec éclat même si les dirigeants de Barcelone ne seront certainement pas d'accord avec Cherrier et Guérard lorsqu'ils avancent que la régionalisation pourrait même aussi être « une sorte de reféodalisation de certains territoires nationaux ». D'autre part, observent-ils, l'Union semble avoir considéré que la « région idéale » devait correspondre à un « Nuts 2 », soit « une définition démographique voire géographique et économique » qui ne recoupe pas fatalement, dans certains pays, « les régions historiques ». Toutefois, comment y échapper à partir du moment où, tout en défendant « le respect de la diversité territoriale de chaque État membre », la Commission semble avoir incité « à la mise en place de la régionalisation, condition apparemment sine qua non d'obtention de financements européens » ? Telles sont quelques-unes des pistes qui sont explorées dans le corps du livre, celui-ci s'ouvrant sur une série de réflexions générales avant que, dans une deuxième partie, les projecteurs ne soient braqués sur certains des aspects qui prévalent en Allemagne (fédéralisme concurrentiel), en Angleterre, en Flandre belge, en Ecosse, en Espagne avec la Catalogne, en France, en Irlande, en Lituanie, au Pays de Galles, en République tchèque, en Roumanie, au Royaume-Uni et en Slovaquie.
Il est impossible, bien sûr, de rendre compte de tous les enseignements à tirer de cet ensemble de contributions. Qu'il nous soit permis d'attirer l'attention sur deux regards. Celui d'abord de Hanan Qazbir (Université Toulouse I - Capitole) qui, dans un « essai de définition » de la régionalisation européenne, estime d'abord que, les régions européennes n'étant pas égales en droits du fait de la place qui leur est reconnue dans leur État, il se pourrait que l'Union avalise que le principe d'égalité soit égratigné, la palme revenant bien sûr aux régions les plus puissantes. Ensuite, cette juriste observe que, d'un point de vue démocratique, le fait que l'État « reste toujours l'interlocuteur principal dans le dialogue entre les citoyens et l'Europe » entraîne le fait de ne pas rendre justice à la légitimité démocratique dont jouissent les élus locaux ou régionaux, ce qui entre en contradiction « flagrante » avec le principe inscrit à l'article 1 du Traité voulant que l'objectif est de « créer une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l'Europe, dans laquelle les décisions sont prises le plus près possible des citoyens ». Pour sa part, le juriste Guillaume Protière (Université Lyon Lumière 2) offre une analyse passionnante de la dévolution amorcée en 1998 par Tony Blair en « réaction contre le centralisme exacerbé pratiqué sous le gouvernement néoconservateur de Margareth Thatcher pendant les années 1980 » et des conséquences qu'elle pourrait in fine entraîner pour l'unité politique du Royaume-Uni. Cette évolution procède, explique-t-il, du « refus de transformer l'État britannique en un État fédéral », la souveraineté du Parlement de Westminster restant la règle primordiale. Même si elles gagnent en légitimité démocratique, les « autorités dévolues » restent « les parties d'un espace politique qui les englobe, l'État britannique ». En clair, la souveraineté comme mode d'autorité reste le monopole de Westminster, ce qui interdit toute transformation de l'État britannique en État fédéral, « faute d'admettre l'identité statutaire entre les unités politiques locales et l'unité politique globale ». C'est d'autant plus vrai que… l'Angleterre est la seule région du Royaume-Uni à n'avoir pas bénéficié de la dévolution, elle qui, par conséquent, « se confond toujours avec l'ordre politique global », ce qui la fait inévitablement apparaître « comme un garde-fou contre le passage vers le fédéralisme et son corollaire, l'exigence d'une constitution britannique écrite ». Voilà qui pourrait expliquer partiellement l'aversion que n'a cessé de manifester Londres pour le F-Word dans le contexte européen, mais qui pourrait aussi lui valoir en fin de compte, conclut Guillaume Protière, la désunion du Royaume suite à la montée en puissance des tendances sécessionnistes que l'immobilisme de Londres provoque.
Michel Theys
*** LUIS DOMÍNGUEZ, IVA PIRES (sous la dir. de): Cross-Border Cooperation Structures in Europe. Learning from the Past, Looking to the Future. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « Euroclio », n° 82. 2014, 227 p., 44,90 €. ISBN 978-2-87574-186-8.
Cet ouvrage réunit des historiens, géographes, sociologues et politologues, certains très connus, d'autres au début de leur carrière, qui ont pour objet d'étude privilégié les coopérations transfrontalières qui ne cessent de se multiplier en Europe. Dans leur chapitre introductif, le Pr. Luis Domínguez (histoire contemporaine à l'Université de Vigo) et son homologue Iva Pires (qui enseigne à la Faculté des sciences sociales de l'Université de Lisbonne) rappellent utilement l'immense chemin parcouru depuis les années 70, lorsque la crise des modèles keynésien et fordiste a conduit les États européens à ouvrir une « période de décentralisation » et à s'accommoder au fil du temps, certains plus facilement que d'autres, de la montée en puissance de réseaux de coopération se jouant des frontières nationales en vue de contribuer au développement économique. Dans cette évolution, les années 90 ont constitué un tournant, le lancement par l'Europe communautaire des politiques de cohésion et des Fonds structurels ayant précipité l'avènement du « concept de néo-régionalisme », celui-ci étant aussi « étroitement lié au processus de mondialisation économique » alors en cours. Depuis, les deux derniers élargissements de l'Union européenne ont eu pour effet de quasiment doubler le nombre de coopérations transfrontalières. Le but des auteurs réunis dans ces pages est de cerner vers où pourrait conduire ce phénomène en tirant les leçons des expériences passées et de leur institutionnalisation informelle. Une première partie de l'ouvrage est de nature théorique, voyant notamment des intervenants éclairer les motivations de la Commission lorsqu'elle a décidé de contribuer très concrètement à la coopération transfrontalière et, par la même occasion, le fait régional, l'application parfois plus problématique de ce principe dans les pays venus rejoindre l'Union pendant ce siècle ou l'état de la situation pour ce qui est de la gestion des frontières des États-Unis avec le Mexique et le Canada. La deuxième partie est, elle, focalisée sur des exemples pratiques qui conduisent de la péninsule ibérique à la Baltique en passant par des pays comme l'Allemagne avec les Pays-Bas, la Pologne et le Danemark, l'Italie et l'Autriche, la Hongrie et la Suisse.
(PBo)
*** Federalism. A New Right for Democracy and Development in Europe. Centro Studi sul Federalismo (30 via Real Collegio, I-10024 Torino. Tél./fax: (39-011) 6705024 - Courriel: info@csfederalismo.it - Internet: http://www.csfederalismo.it ). 2015, n° 2, 128 p.. ISBN 978-2-87574-247-6.
Ce volume de Federalism est consacré aux instruments qui visent à accroître la participation démocratique au sein de l'Union. Il traite notamment de l'Initiative citoyenne européenne, introduite par le traité de Lisbonne. Dans un contexte de crise économique et sociale qui renforce les forces populistes et met en danger l'évolution du projet d'intégration, des fédéralistes européens se sont appuyé sur l'article 11 du traité sur l'Union européenne pour promouvoir une Initiative citoyenne européenne visant à ce que soit initié un plan de développement durable et de relance de l'emploi. Les essais réunis dans ce numéro présentent cette Initiative comme la solution idéale pour inverser la dynamique de crise, ce cercle vicieux où le manque de légitimité démocratique de l'Union alimente son inefficacité à répondre aux besoins des citoyens, et inversement. Selon les auteurs, cette Initiative citoyenne pour un réel New Deal européen offre une excellente occasion de réduire la distance qui persiste entre citoyens et institutions européennes, donc de favoriser l'élément démocratique au sein de l'Union. Cela permettrait également de donner aux institutions européenne la légitimité populaire qu'elles requièrent afin de pouvoir consacrer des ressources à la mise en oeuvre d'un plan de développement et d'investissement ambitieux, ce qui permettrait d'abandonner des années de politiques restrictives et de faciliter une sortie de la crise. Ainsi que l'affirme Simone Vannuccini dans son essai, le plan proposé provoquerait une vraie « inversion des attentes » des acteurs sociaux et économiques, un véritable changement de paradigme politico-économique, ouvrant la voie à la mise à disposition de ressources indispensables au développement d'un modèle économique et social européen à caractère durable et écologique. Finalement, comme le dit Giampiero Bordino dans sa prémisse, cette Initiative citoyenne européenne pourrait représenter un instrument potentiellement très efficace pour promouvoir un nouveau droit à la démocratie et au développement en Europe, permettant ainsi de relancer le projet d'unification européenne.
(JBe)
*** NIKOS BOYOPOULOS: L'autre fois… à gauche. Éditions Kapsimi (55-57 rue Zoodochou Pigis, GR-10681 Athènes. Tél. (30-210) 3813838 - fax: 3839713 - Courriel: info@kapsimi.gr - Internet: http://www.kapsimi.gr ). 2015, 304 p., 12 €. ISBN: 978-618-5156-10-7.
Cet ouvrage reprend des articles et autres textes du journaliste-économiste Nikos Boyiopoulos publiés initialement sur un site Internet au cours de la période 2013-2015. Ils ont été conçus comme des réponses à la propagande selon laquelle « il n'y a aucune alternative » possible à la politique appliquée en Grèce et dans l'Union européenne par les forces, politiques et économiques, soumises à l'orthodoxie dominante. L'auteur s'emploie à mettre en lumière ce qui a donné naissance à la crise et qui l'entretient en faisant grandir le risque d'un pourrissement social durable dont les premières manifestations sont d'ores et déjà visibles. L'ouvrage est divisé en cinq sections thématiques, à savoir la dette et les déficits, le néofascisme, l'Union européenne et la position qu'y occupe la Grèce, les impôts et la fiscalité injuste, le gouvernement de Syriza et sa politique. Nikos Boyopoulos explique les causes de la dette publique et des déficits publics en Grèce, les leçons qui y sont à tirer de la crise, la manière dont le parti néofasciste Aube Dorée fonctionne derrière son masque anti-systémique, le rôle joué par le précédent ministre grec de l'Économie Yanis Varoufakis. Le tout s'inscrit dans une critique profonde de la société grecque et du gouvernement actuel, l'auteur rappelant aussi que l'Histoire d'un pays peut parfois bifurquer.
(AKa)
*** GEORGE KARAVOKIRIS: La constitution et la crise. Éditions Kritiki (4 rue Papadiamantopoulou, GR-11528 Athènes. Tél.: (30-210) 8211812 - fax: 8211026 - Courriel: biblia@kritiki.gr - Internet: http://www.kritiki.gr ). 2015, 226 p., 15,90 €. ISBN 978-960-218992-4.
Presque cinq ans après la signature du premier Mémorandum, si l'on dispose d'un échantillon politique et juridique suffisant pour jauger la crise et les mesures prises pour lutter contre elle, il apparaît toutefois que, dans la gestion et dans l'interprétation de la crise, les concepts de base de la culture juridique ont atteint leurs limites, entraînant une confusion apparente quant à la validité et à la compréhension de la "loi de la crise". OEuvre d'un professeur de droit constitutionnel et de sociologie du droit à l'Université Démocrite de Thrace, cette étude est une tentative de mettre au clair, tant dans le contexte de la crise qu'au-delà de la conjoncture, le sens normal de ce qui fonde la loi, à savoir notamment la souveraineté, la démocratie, l'intérêt public, la dignité, la nécessité. Dans le contexte de la crise, l'auteur donne son interprétation de la relation entre le droit et l'urgence, s'employant à sortir de l'impasse la notion juridique traditionnelle selon laquelle « la nécessité est une catégorie du droit » et la position politique voulant que « nécessité fait la loi ». Inversement, avance l'enseignant universitaire, si nous acceptons que la loi doit toujours être liée à un besoin réel et vital, nous pouvons approfondir les raisons qui nécessitent son adoption. Il analyse ainsi de façon critique la charge de la dette, procédant également à un inventaire de la manière dont la nécessité de la « loi de la crise » a été appréhendée à travers le temps. À la lumière de la situation actuelle et de l'émoi qu'elle provoque, il analyse les clivages entre l'invocation de la raison d'État et la protection des droits, la confusion épistémique de discours anti-mémorandum, la nécessité et la justification de la règle de droit et la nécessité comme motif de normativité. Un chapitre est consacré à la problématique de la dette à la lumière de la conception métaphysique de la souveraineté, donnant enfin une interprétation judiciaire élastique de la nécessité de la dette.
(AKa)
*** PETROS MARKARIS: Le justicier d'Athènes. Une enquête de Kostas Charitos. Editions Points (25 bd Romain-Rolland, F-75014 Paris. - Internet: http://www.cerclepoints.com ). 2013, 317 p., 7,40 €. ISBN 978-2-7578-4533-2.
Il n'est pas dans les habitudes de la Bibliothèque européenne de faire état de romans, a fortiori de romans policiers. Celui-ci mérite toutefois d'être l'exception qui confirme la règle, tant il est vrai que l'intrigue est passionnante du début à la fin et que, surtout, son auteur truffe ce récit de scènes et de remarques de la vie courante qui font physiquement ressentir les drames humains et les rancoeurs qu'alimente la crise à Athènes et dans tout le pays.
(MT)