La vérité sur le passé pour regarder l'avenir. Jacques Delors était à Bruxelles la semaine dernière, et dans ses entretiens avec les journalistes (notamment Béatrice Delvaux et Jurek Kuczkiewicz, journal Le Soir, qui l'ont longuement interrogé) il s'est exprimé sur l'actualité, en clarifiant en même temps la signification de certaines événements du passé qui sont aujourd'hui oubliés, ou mal connus et parfois mal interprétés.
Jacques Delors comprend que les opinions publiques soient actuellement harcelées par les problèmes personnels et que chacun se préoccupe des difficultés qu'il rencontre dans sa vie quotidienne ; mais.il est convaincu que c'est au niveau européen, et pas du tout par un repli national, que la situation de chacun peut être améliorée. Les États qui s'imaginent avoir eux-mêmes un poids mondial se trompent lourdement. L'UE doit avancer comme ensemble ; et si certains États membres ne sont pas d'accord sur l'une ou l'autre évolution, il estime préférable, plutôt que le blocage pour tous, admettre ce qu'on appelle Europe à deux vitesses et qu'il préfère définir qualifier de différenciation.
Pourquoi la différenciation. Écoutons-le: « Si l'Europe a avancé et s'est relancée depuis 1985, c'est parce que nous avons appliqué la différenciation. Si nous avions attendu tout le monde pour faire Schengen, il n'y aurait jamais rien eu en ce domaine. Idem pour l'euro. La formule de Genscher (ex vice-chancelier allemand) reste à son avis la meilleure: « Un groupe de pays ne doit pas avancer en négligeant les autres ; mais ceux qui ne veulent pas avancer ne peuvent pas empêcher les autres de le faire, dans le respect des règles communes.» La zone euro est une coopération renforcée en fonctionnement. Évidemment, la différenciation n'est pas simple: il y a les 17 de la zone euro et les 27 ; les 25 qui ont signé le Pacte budgétaire (dit Fiscal Compact) et ceux qui ne l'ont pas signé. C'est compliqué mais « croyez-moi, si la zone euro se consolidait en tant que coopération renforcée, elle ferait son travail et on passerait à d'autres sujets intéressant tous les 27 ».
Les progrès doivent donc être parallèles: consolider l'UEM (Union économique et monétaire) et donner des perspectives à l'Europe des 27: « Il ne faut pas que le renforcement de la zone euro fasse peur aux pays qui n'y sont pas, ni qu'ils se disent qu'ils sont des citoyens de deuxième zone. »
Interrogé sur l'attitude de Verhofstadt et Cohn-Bendit, qui préconisent une Fédération européenne moins soucieuse des identités nationales qu'il respecte, il a répondu: « Ils jouent un rôle positif. »
La discipline budgétaire doit être accompagnée. Pour Jacques Delors, il est trop superficiel et trop simple d'attribuer à une doctrine idéologique la responsabilité des difficultés actuelles. Ce n'est pas l'euro qui est en cause, ce sont les bêtises faites par les gouvernements. On aurait dû suivre le rapport du «Comité Delors» de 1989, qui prévoyait en toutes lettres la double discipline, c'est-à-dire l'équilibre entre la discipline monétaire et la discipline économique ; or, cet équilibre n'avait pas été repris dans les textes opérationnels, il n'a jamais existé ; c'était la première lacune. On s'efforce à présent de la corriger en établissant l'équilibre.
La seconde lacune est l'absence de règles explicites pour le monde de la finance ; on est en train de les introduire. La rigueur budgétaire est indispensable mais elle doit être accompagnée par la maîtrise du monde de la finance, sinon elle est injuste et inefficace.
Pour une initiative budgétaire. Face à la bataille en cours à propos du cadre budgétaire 2014-2020, Jacques Delors préconise une initiative qui prolongerait les mesures en cours pour la relance économique: augmenter de 20% le budget européen, et consacrer ce supplément à la croissance en général, à la croissance verte et au développement économique. Et il a expliqué: « Si l'Europe n'est pas en mesure, d'une manière raisonnable, compte tenu des efforts que doivent faire les gouvernements, d'ouvrir le chemin de l'espoir par la reprise économique et la solidarité sociale, elle risque d'échouer.» L'initiative, pourrait être prise par le Parlement européen ; M. Delors a confiance en son président Martin Schultz, qui a le talent et l'énergie nécessaires.
Rétablir la méthode communautaire. En conclusion, il est indispensable selon Jacques Delors de rétablir le fonctionnement correct de la méthode communautaire. Le triple processus - préparation des débats, décisions prises en commun, mise en œuvre effective - est de plus en plus « négligé par les gouvernements, voire brutalement marginalisé. » Et Jacques Delors a ajouté: « Quand la méthode communautaire fonctionne, les discussions au Conseil européen deviennent plus faciles et le message lancé est simple et clair. »
Remarques instructives à la veille du Sommet.
(FR)