Bruxelles, 23/07/2012 (Agence Europe) - La Signora du Comité des régions (CdR), Mercedes Bresso (PES, italienne) quittera en août son siège de présidente, à la faveur de Ramón Luis Valcárcel Siso (EUROPE n° 10659). Les membres du CdR ont confirmé à l'unanimité ce choix d'alternance politique pour la seconde partie du mandat. Forte de deux ans et demi d'expérience à la tête de l'organe consultatif de l'UE, Mme Bresso nous livre quelques confidences sur le climat politique européen. Elle évoque la politique de cohésion bien entendu, vu l'importance des fonds structurels pour les régions, mais aussi l'impact de la crise sur celles-ci. (MD)
(Agence Europe) Quelle est votre réaction non seulement au nom du CdR, mais aussi en tant qu'élue, après le premier vote en commission parlementaire sur le paquet réformant la cohésion en 2014-2020 ?
(Mercedes Bresso) Le Comité des régions est très satisfait du vote de la commission parlementaire REGI parce que les principaux points que nous avions soulevés ont été repris par le Parlement. Il y a d'abord le soutien des régions en transition, ce sont des régions très importantes qui sont en train de terminer leur processus de développement. Ensuite, le refus de la conditionnalité macroéconomique nous réjouit aussi, c'est une autre bataille qui paraissait impossible à gagner. Peut-être nous ne la gagnerons pas, mais en tout cas nous avons un allié puissant au sein du Parlement, et aussi dans beaucoup de pays qui, petit à petit, ont compris pourquoi nous voulions cela. Ce serait vraiment incroyable que la Commission puisse suspendre le versement des fonds structurels, et par là, mettre les régions dans une situation d'incapacité de paiements, voire d'obligation d'endettement pour pouvoir payer. Les députés nous ont aussi donné raison en demandant la suppression de la réserve de performance, et en décidant de concentrer les fonds. En effet, il faut réduire les priorités, mais donner plus de flexibilité dans le choix du menu. Selon les territoires, il faut des instruments parfois différents.
(AE) Vos craintes d'une réduction du budget alloué à la cohésion en 2004-2020 sont elles apaisées ?
(MB) Nous pensons que la proposition de la Commission est un minimum. Tout le monde sait que dans les moments de difficulté on ne peut pas réduire le budget, mais il ne faut pas oublier que c'est un budget d'investissement. On parle tous de croissance, or un budget d'investissement est absolument prioritaire pour relancer la croissance. Je crois qu'à ce sujet le Parlement est très déterminé et qu'au final, on réussira à faire passer un budget correct. En tout cas, c'est une autre bataille commune avec le Parlement européen.
(AE) Votre présidence a été concomitante avec la crise. Comment cela a-t-il marqué votre présidence et ses travaux ?
(MB) C'est vrai que nous avons vu passer la crise: les investissements locaux ont diminué de 7 % en 2009 et la tendance reste la même pour les années suivantes ! Évidement, ce qui angoisse les collectivités territoriales, c'est que s'il n'y a pas d'investissements, il n'y a pas de croissance et pas d'emplois ! Or les investissements publics pèsent en large partie sur nos épaules pour environ deux tiers. La crise peut aussi produire des phénomènes de recentralisation parce que tout le monde a peur de ne pas contrôler les budgets. Finalement, nous ne sommes pas responsables de la crise, mais nous en payons doublement le prix car nous sommes responsables des investissements. Donc pour nous c'est très grave.
(AE) La crise se prolonge, l'UE a du mal à trouver la voie, comment les États membres pourraient-ils se ressaisir ? Le Conseil européen a-t-il manqué à son devoir ?
(MB) C'est évident qu'il y a des spéculateurs qui ont misé sur la crise de l'Europe et la souhaitent absolument. Il manque en Europe, ce que j'ai envie d'appeler, la puissance de l'État. Il faut que nos gouvernements aient le courage de se donner cette puissance. Cela m'étonne que l'Allemagne n'ait pas compris ça. Le rôle des chefs d'État et de gouvernement n'est pas d'être des comptables, leur devoir est de représenter la puissance de l'Union politique européenne. On n'est pas encore une fédération, mais on représente quand même une Union équivalente au plus grand marché du monde. Je trouve invraisemblable que personne n'aie l'envie politique de porter cette puissance. Le Conseil européen a vraiment manqué à son devoir, et à l'intérieur du Conseil européen c'est l'Allemagne qui a manqué à son devoir, car c'est le seul pays qui pouvait assumer un tel rôle. Mon espoir, c'est que l'arrivée d'un président comme François Hollande, qui a sûrement le courage de porter cette puissance politique, donne un peu plus de courage à Angela Merkel. C'est absolument nécessaire.
(AE) Quels sont à vos yeux les autres domaines où l'UE ne peut plus échouer désormais ?
(MB) En plus du budget sur lequel je me suis déjà prononcée, il y a deux priorités absolues: l'industrie, et la jeunesse. Le risque de la crise est que, petit à petit, on démantèle un système industriel important. Or, un continent entier ne peut pas faire produire ses biens industriels ailleurs ! Il faut que l'industrie existe en Europe, et pour cela il faut une politique industrielle vraie et solide.
L'autre chose, c'est que l'Europe dans son ensemble est un continent avec peu de jeunes. Et nous sommes en train de gaspiller une génération entière de jeunes avec un chômage à un niveau invraisemblable, et des formations toujours insuffisantes. On en revient à avoir un capital rare qui est gaspillé, parce qu'il ne trouve pas d'emploi. Si c'est difficile d'employer des jeunes en ce moment, alors, il faut qu'au moins, on renforce leur formation !
(AE) Revenons-en au Comité des régions, quitterez-vous votre siège de présidente en août avec le sentiment d'avoir accompli votre devoir ? Quelle fut l'évolution de l'institution au cours de votre mandat ?
(MB) Nous avons continué à renforcer la montée en puissance du Comité. Une chose est maintenant très claire, nous sommes reconnus comme la deuxième assemblée politique à Bruxelles. Nos rapports avec le Parlement européen se sont améliorés. Ils nous reconnaissent et ont compris que nous sommes des élus aussi, pas des représentants des collectivités locales, mais bien des élus ! Ce qui fait qu'au Conseil européen aussi, nous commençons à avoir une place et que le Comité a été même invité pour la première fois lors de celui dédié aux politiques sociales et de l'emploi, compétences toutes locales. Ils ne comprenaient pas pourquoi on n'était pas là avant !
(AE) Quelles mutations envisagez-vous pour le CdR, quelle devrait être sa place idéalement au sein des institutions ?
(MB) C'est compliqué, je crois qu'il faudrait reprendre la discussion constitutionnelle. La structure fédérale de l'UE, particulière car c'est un fédéralisme qui doit être tout inventé, est à définir. Notre place dépendrait beaucoup du rôle que pourrait avoir le Conseil. Je pense que le modèle allemand dans lequel il y a un rôle pour les régions, est intéressant à étudier. Nous sommes déjà un peu, sans pouvoir législatif, une sorte de Bundesrat. On peut aussi envisager un système à trois chambres, dans lequel l'une d'entre elles aurait un pouvoir consultatif, mais très fort. Donc tout ça est à imaginer. Mais je pense que le prochain Parlement devrait utiliser le pouvoir que Lisbonne lui a donné et assumer le droit d'être celui qui indique la route. Et j'aimerais faire partie de ce Parlement !
(AE) Précisément, après avoir laissé votre siège de présidente du CdR, à la faveur de M. Valcárcel Siso pour la seconde partie du mandat, vos projets seront-ils toujours tournés vers l'Europe, ou plutôt vers l'Italie ? Resterez-vous dans les coulisses du CdR ?
(MB) M. Valcárcel Siso compte beaucoup sur moi, et j'ai l'intention de m'engager encore beaucoup comme première vice-présidente. Je suis disposée à fournir toute mon aide, pas seulement dans les coulisses mais sur l'estrade ! Pour la suite, on verra, nous sommes tous des élus, donc je ne décide pas seule. Mais ma perspective est surtout européenne. Les élections au Parlement européen sont en 2014, et si j'étais candidate je ne pense pas avoir de problème pour être élue en raison du mode de scrutin. Mais notre pays est toujours au bord du gouffre, avec des choix à faire, donc on verra !
(AE) Quelle est justement votre lecture des derniers développements politiques et économiques en Italie ?
(MB) L'Italie est un pays solide économiquement, beaucoup plus qu'on ne le croit. Nous sommes encore le deuxième pays industriel d'Europe, avec de très grosses capacités d'exportation. Actuellement, le « made in Italy » exporte 50% de sa production. Nous avons besoin d'une réforme de l'État et de mettre de l'ordre dans nos comptes. Il faut aussi augmenter l'efficacité de l'État italien, il faut se décider entre un État léger, ou un État coûteux mais efficace. Monti fait un très bon travail, mais nous avons besoin que la politique reprenne aussi son rôle et son devoir.
(AE) Et les perspectives d'un retour de Berlusconi, vous y croyez ?
(MB) C'est un cauchemar ! Le secrétaire du parti le dit, donc je peux le dire ! Je pense qu'on va se réveiller, et on verra que c'était seulement un cauchemar !