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Bulletin Quotidien Europe N° 10661
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Déclarations, incertitudes et interprétations divergentes sur les évolutions de la crise de l'euro

De la sortie grecque de la zone euro à d'autres péripéties annoncées. Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne, vient de déclarer avec fermeté que l'euro n'est pas en danger. Mais pratiquement en même temps, le FMI a laissé entendre que la zone pourrait éclater ; la sortie de la Grèce de la zone euro a été donnée comme acquise et même imminente ; les attaques de la spéculation financière contre l'Italie, troisième puissance économique de la zone euro, ne ralentissent pas malgré son action de redressement budgétaire. Je pourrais allonger cette liste. Il est évident que chacun a sa part de raison ; mais en même temps on néglige les aspects qui pourraient gêner sa propre thèse, ou on les survole.

Pour Mario Draghi, l'euro est irréversible. Commençons par le président de la BCE. Voici la conclusion de son interview publiée dans « Le Monde » de ce week-end. Question: « L'euro est donc toujours en
danger ? » Réponse: « Absolument pas. On voit des analystes imaginer des scénarios d'explosion de la zone euro. C'est méconnaître le capital politique que nos dirigeants ont investi dans cette Union (l'Union économique et monétaire) et le soutien des Européens. L'euro est irréversible. »

Cet acte de foi a, à mon avis, un point faible. Il néglige le décalage entre les instruments techniques de la gestion de l'euro, d'une part, et les avancées politiques indispensables pour les appliquer, de l'autre. M. Draghi affirme que, pour la première fois, un message clair a été donné par le dernier Sommet: « Créer une Union à quatre composantes: financière, budgétaire, économique et politique. » Face au décalage entre les aspects économiques et les aspects politiques, sa réponse est de nature historique: « En 1988, le comité Delors avait tracé la voie vers l'Union monétaire, avec un objectif, un calendrier, des engagements à respecter. Cette perspective à débouché sur le Traité de Maastricht en 1992 ». Et il a tiré la conclusion suivante: « Si les pays s'engagent de façon ferme même à long terme, cela a des effets sur le court terme ».

Bonne réponse, à première vue. Le problème c'est que certains États membres, l'Allemagne en tête, estiment que les financements doivent aller de pair avec la surveillance sur l'utilisation des versements: non pas une surveillance nationale, mais européenne et rigoureuse. Or, la gestion de l'euro impose des décisions rapides, parfois immédiates, pour faire face à la spéculation financière (gérée en grande partie à la City de Londres), alors que « les transformations politiques demandent du temps »: les cours constitutionnelles des États membres doivent souvent se prononcer et elles imposent des délais parfois longs.

Cette rubrique a dénoncé les dangers de ce décalage, en estimant qu'il peut compromettre l'existence même de la monnaie commune (bulletin n° 10656).

La crainte du FMI. De son côté, le Fonds monétaire international (qui, on le sait, participe directement au soutien des pays en difficulté de la zone euro) a posé la question du décalage, de façon prudente mais explicite. Son rapport annuel présente comme indispensables les recommandations résumées dans notre bulletin
n° 10659 ; or, certaines de ces mesures ne sont pas, ou pas encore, acceptées par une partie des États membres qui les lient à la surveillance politique. Le rapport du FMI ajoute qu'en l'absence de ces mesures, des incertitudes émergent sur la survie de la zone euro.

Quelques commentateurs ont présenté cette remarque comme une alerte explicite du FMI selon laquelle la survie de l'euro est en danger.

Points faibles des attitudes des États membres et des opinions publiques. Dans ces conditions, l'exercice le plus inutile et injuste est celui d'attribuer à tel ou tel protagoniste une responsabilité exclusive pour les difficultés, avec des tons polémiques parfois violents. En Grèce, certains milieux arrivent à attaquer l'Allemagne à propos de la guerre et de l'invasion de 1941…

Dans l'autre sens, les pays en difficulté sont mis en accusation de manière parfois désagréable et excessive. Un exemple, presque au hasard: « Les États membres de la zone euro laissés sans contrôles veulent profiter de l'euro sans en respecter aucune des contraintes. En l'absence de supervision européenne, ils privilégieront toujours leurs intérêts nationaux immédiats, quitte à mettre l'union monétaire en péril. »

On observe en même temps que les financements sans contrôles vont en définitive à l'avantage des banques d'affaires et des spéculateurs ; les peuples des pays concernés ne voient pas cet argent…

Par ailleurs, ceux qui critiquent radicalement et par principe les mesures d'austérité oublient de dire qu'elles ont permis de dévoiler, et autant que possible d'éliminer, une avalanche incroyable d'abus et de malversations. Ce sont des opérations à poursuivre et même à approfondir, sans les lier à un avenir vague ou à des nouveaux traités hypothétiques. Jörg Asmussen, membre du directoire de la BCE, a affirmé la semaine dernière: « Nous ne devons pas attendre ; certaines choses peuvent être accomplies sans changer les traités (…) L'important c'est de savoir où nous voulons être dans dix ans », sans quoi « personne n'achète des titres de dettes à dix ans ». (Voir notre bulletin n° 10658)

Mais le problème est toujours le même: comment faire fonctionner les instruments techniques quand ils sont liés aux transformations politiques ?

Le cas de l'Italie et d'autres considérations. Le cas italien est symptomatique. Le Premier ministre Mario Monti avait arraché au Sommet, on le sait, l'instrument de protection contre les taux d'intérêts abusifs pratiqués par les marchés sur les bons du trésor. À présent, en attendant qu'il soit opérationnel, cet instrument vient d'être qualifié de « parapluie parfait que personne ne peut ouvrir ». M. Monti voudrait de toute manière éviter de l'utiliser, mais il doit être en fonction pour jouer son rôle préventif.

À Rome on observe que, jusqu'à présent, l'Italie a plutôt versé que reçu des aides, en contribuant amplement, en tant que troisième puissance économique de la zone euro, aux soutiens à la Grèce et à quelques autres pays de la zone euro: des calculs indiquent qu'à la fin de l'année l'Italie aura contribué à ces soutiens par environ 45 milliards d'euros. Il est dans l'intérêt de tous que l'Italie puisse résister aux opérations spéculatives des marchés. Mais ceci présuppose aussi la certitude que la politique de Mario Monti soit poursuivie après les élections nationales du printemps prochain.

Remarques et curiosités sans conclusions. On cite par ailleurs une étude de la Bank of America sur les effets d'un éclatement hypothétique de l'euro: la conclusion est que dans ce cas l'Allemagne se retrouverait avec une monnaie nationale tellement surévaluée, qu'elle aurait intérêt dès maintenant à agir le plus efficacement possible en faveur de l'euro. Mais ceci présuppose en même temps que la surveillance sur l'utilisation des financements européens soit réelle et efficace ; et on revient au point de départ: les instruments politiques sont indispensables.

Deux curiosités pour conclure ce tour d'horizon de toute manière incomplet:

- à Madrid, quelques boutiques ont indiqué dans leurs vitrines: Aquí aceptamos el pago en pesetas, ce qui signifie tout simplement que les paiements dans l'ancienne monnaie nationale sont acceptés ;

- à Londres a été publié un manuel pratique sur la sortie de l'euro, résultat d'un concours lancé par un homme d'affaires connu et gagné par le cabinet de conseil Capital Economics. Le premier candidat à la sortie est évidemment la Grèce, qui devrait préparer son retrait en secret, et les modalités pour que l'opération réussisse sont décrites en détail.

J'arrête ici cette promenade sur la situation actuelle, où les incertitudes et les points d'interrogation sont bien plus nombreux que les certitudes. Je me réserve de revenir prochainement sur certains aspects, parmi lesquels la séparation indispensable entre les banques de dépôt et les banques d'affaires, élément essentiel de la lutte contre la spéculation.

(FR)

 

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