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Bulletin Quotidien Europe N° 10593
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'hypothèse de l'Europe à deux vitesses gagne du terrain - Pourquoi un parti socialiste européen est improbable - Déception d'un cosmopolite

Selon Valéry Giscard d'Estaing les « deux vitesses » sont inéluctables. La négociation sur les perspectives financières 2014-2020 entre dans la phase cruciale qui déterminera l'avenir de l'Europe (voir cette rubrique d'avant-hier) ; mais dès maintenant certains résultats paraissent acquis. Le plus significatif est celui de l'Europe à deux vitesses, et peut-être davantage. Il n'est pas question d'exclure l'un ou l'autre État membre de telle ou telle réalisation, mais de permettre qu'avancent sur la voie de l'intégration ceux qui le veulent et qui sont en mesure de le faire. La prise de position explicite de Jacques Delors à ce sujet représente à mon avis un tournant: il a estimé que la différenciation n'est pas une faiblesse mais une force: si on avait attendu l'unanimité, on n'aurait ni la zone Schengen ni la monnaie commune, et d'autres progrès seraient bloqués (voir notre bulletin n° 10587). Valéry Giscard d'Estaing a pris une position analogue, ce qui prouve que ce n'est pas une question d'appartenance politique, mais une conviction objective fondée sur la constatation que l'intégration européenne véritable n'est pas l'objectif de tous, et que la « différenciation » est la seule voie permettant d'avancer pour qui le souhaite.

VGE estime que l'UE en est arrivée là par l'effet du nombre: l'Europe du Traité de Maastricht comptait 13 États membres, aujourd'hui ils sont 27, plus du double, et « des pressions s'exercent pour l'élargir encore ». Dans ces conditions, les objectifs et les priorités ne peuvent pas être uniformes. Les pays de l'euro envisagent de renforcer leurs structures (réunion mensuelle des chefs de gouvernement, instauration d'un secrétaire général, etc.) et ils visent une renaissance politique européenne. Il en résulterait la création de « deux Europe distinctes »:

a) l'Europe du grand espace européen à 28 membres, avec la possibilité de s'agrandir. Elle gérera le libre- échange, la concurrence, le commerce international, etc., un lieu de coordination souple, sans intégration supplémentaire, comme le souhaitent le Royaume-Uni et la plupart des nouveaux États membres ;

b) l'Europe de la zone euro, dénommée Europe unie. Elle visera à mettre en place les rouages d'une grande puissance moderne qui, tout en respectant les identités et prérogatives de ses membres, aura des compétences économiques et diplomatiques gérées sur le mode fédéral.

Cette Europe unie devra établir des relations concrètes avec les parlements nationaux ; par exemple, son président pourrait être élu par un Congrès composé des parlementaires européens originaires des pays de l'Europe unie et d'un nombre équivalent d'élus issus des parlements nationaux. (Le Point du 5 avril)

Parti socialiste européen ? Pourquoi l'hypothèse d'un parti socialiste européen ne progresse-t-elle pas ? Jacques Delors l'avait évoquée en présentant le manifeste Pour une alternative socialiste européenne lancé par Harlem Désir (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10587), mais elle ne semble pas réaliste. Je crois que c'est la différence d'attitude à l'égard de la cogestion qui sépare les socialistes allemands et ceux de la plupart des autres États membres. En Allemagne, la cogestion des entreprises par les patrons et les travailleurs est admise et presque traditionnelle ; ailleurs, les syndicats des travailleurs la récusent par principe. Les partisans de l'une comme de l'autre position font valoir leurs arguments ; selon les uns, la cogestion stabilise l'ordre social et permet à la classe ouvrière d'intervenir dans les décisions et aussi de bénéficier, si l'entreprise marche bien, d'un partage des dividendes ; selon les autres, la cogestion attribue au personnel des responsabilités décisionnelles qui limitent son autonomie et sa liberté d'action. .

Les adversaires font valoir aussi que la cogestion peut avoir une dimension « patriotique » en mettant en concurrence les travailleurs des différents États membres et en créant ainsi une rivalité entre les syndicats selon leur nationalité. En fait, en Allemagne c'est une tradition qui remonte à la République de Weimar qui, dans les années '20 du siècle dernier, lança la Mitbestimmung et qui, après sa suppression par le nazisme, a été relancée par Konrad Adenauer dans les années '50 et confirmée en 1958, lorsque le parti social-démocrate lança l'économie sociale de marché. En 2008, les syndicats allemands acceptèrent des réductions salariales en échange de l'engagement des employeurs à ne pas délocaliser les productions ; après quoi, les salaires augmentèrent à nouveau.

La divergence actuelle ne serait donc pas une question de doctrine (cogestion oui ou cogestion non), mais elle résulte de différences entre les mentalités, la conception de la discipline et d'autres caractéristiques nationales. En Allemagne, en 1987, l'industrie sidérurgiste de la Sarre avait été sauvée par une Fondation réunissant investisseurs, syndicats et partis politiques, qui délibérait à la majorité de 71% ; ainsi, le groupe indien Lakshmi Mittal n'a pas pu imposer ses vues même s'il détenait la plupart des actions.

Un syndicaliste belge a observé: « Tous les systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. La force de l'Allemagne est ailleurs: dans l'obsession de la qualité, la haute technicité, la formation du personnel ». C'est pourquoi dans certains secteurs la concurrence est entre les États membres. On pourrait se demander si l'orientation actuelle de l'UE ne va pas dans le sens d'établir au niveau mondial un lien entre la libre circulation des marchandises et le respect de certaines disciplines et attitudes communes.

Les convictions d'un cosmopolite. Daniel Cohn-Bendit s'est toujours considéré autant français qu'allemand et il a choisi de se qualifier de cosmopolite dans sa rubrique d'un hebdomadaire parisien, de la même manière que c'est dans une revue allemande qu'il a fait le point sur sa vie. À son avis, les citoyens ne comprennent pas à quel point leur avenir dépend désormais des décisions européennes, et en particulier de la dotation budgétaire qui va être attribuée à l'UE pour la période 2014-2020. Et il constate que « le citoyen n'est pas au courant, mais ce débat est en cours et fait rage au niveau des institutions européennes et des discussions intergouvernementales ». L'avenir de tous en dépend. Le message qu'il voudrait faire passer est le suivant:

« Il est impératif d'avoir un budget européen de relance privilégiant la recherche et l'innovation, la solidarité, la refonte de la politique agricole commune dans le sens d'une production plus saine et respectueuse de l'environnement et des agriculteurs. Pour ce faire, l'UE doit développer ses ressources budgétaires propres, notamment par l'instauration d'une véritable taxe sur les transactions financières. » Mais il attribue la même importance à une autre possibilité qu'il a définie, dans une interview, comme la ressource téléphonique. Et il explique: « Une taxe de 0,1% sur chaque appel téléphonique passé en Europe pourrait rassembler entre 50 et 80 milliards d'euros par an, destinés à la caisse de l'Europe », en concluant que « les marges de manœuvre » pour la relance économique existent, mais « au niveau de l'Europe, pas des États appauvris qui la composent ! ».

Au lieu de faire connaître ces possibilités, ce qu'on dit à l'opinion publique est que le président français en exercice menace de suspendre la libre circulation des personnes dans l'espace Schengen alors que la France « n'est absolument pas en mesure de suspendre sa participation à cet espace, sauf à quitter l'Union » ; ou bien que le candidat M. Hollande veut renégocier le Traité sur la discipline budgétaire, mais M. Cohn-Bendit observe: « Parfait, mais avec qui ? Selon quel calendrier ? Nul ne le sait, sans doute lui-même l'ignore ».

Le «cosmopolite» conclut avec regret que pour la première fois l'élection présidentielle en France « s'inscrit dans un paysage européen affirmé et déterminant », mais les gens l'ignorent.

J'ajoute que dans bien d'autres États membres, même s'il n'y a pas d'élection présidentielle nationale en vue, la situation est la même quant à l'ignorance des enjeux et des influences européennes.

(FR)

 

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