*** GILLES ROUET (sous la dir. de): Citoyennetés et nationalités en Europe. Articulations et pratiques. L'Harmattan (5-7 rue de l'École-Polytechnique, F-75005 Paris. Courriel: diffusion.harmattan@wanadoo.fr - Internet: http://www.librairieharmattan.com ). Collection "Local & Global". 2011, 268 p., 27 €. ISBN 978-2-296-55797-0.
Cet ouvrage rend partiellement compte d'un colloque universitaire organisé en Bulgarie en avril de l'année dernière qui a vu ses participants - sociologues, politologues, économistes, anthropologues… - chercher à remettre un peu d'ordre dans les représentations changeantes des citoyennetés, nationalités et identités en Europe. Ainsi que le Pr. Gilles Rouet l'explique dès sa préface, « l'affaiblissement de l'Etat, l'évolution de pouvoirs économiques indépendants (mondialisation/globalisation), les mouvements migratoires, la montée en puissance des régions et, enfin, l'évolution de l'Union européenne » se conjuguent aujourd'hui pour remettre profondément « en cause l'assimilation de la citoyenneté à la nationalité ». En même temps, ces évolutions peuvent aussi expliquer certains « replis identitaires » et le « discrédit de la classe politique » qui s'installe un peu partout en Europe. D'où cette invitation que le philosophe François Soulages adresse aux penseurs européens de constituer la nation, la citoyenneté et l'identité « en problèmes à travailler tous ensemble, enracinés dans les présents et les passés pluriels et dirigés vers les futurs à travailler par l'action et par la réflexion ». 16
Cet appel a été parfaitement entendu, ce livre en apportant une preuve à ce point impressionnante qu'il n'est pas possible d'en refléter la richesse en quelques lignes. Celles qui suivent ne sont donc qu'un pâle et réducteur reflet de son contenu, se bornant à repérer arbitrairement quelques idées parmi beaucoup d'autres. Ainsi, le sociologue et anthropologue Serge Defoulon observe que, « dans la modernité, l'égalité » irréductible des citoyens sous l'antiquité est devenue désormais « plus un leitmotiv qu'une réalité », ce que Jamil Sayah confirme à la lumière du cas particulier de la France en jugeant que « la réhabilitation de la citoyenneté républicaine passe inévitablement par une revalorisation de la justice sociale ». Pour sa part, l'économiste Pierre Bailly avance que le dialogue social européen constitue sans doute les prémisses d'une démocratie sociale européenne, lui qui, en limitant incontestablement la capacité des Etats à influencer le processus de négociations collectives, contribue à créer « une citoyenneté sociale européenne parallèle et complémentaire à la citoyenneté européenne ». A ceux qui brocardent la légitimité des syndicats dans certains pays du fait du faible taux de syndicalisation qui y est noté, il rétorque, implacable, que « personne n'envisage de mesurer la représentativité des partis politiques à leur nombre d'adhérents qui sont beaucoup moins nombreux que ceux des syndicats ».
La partie la plus innovante de l'ouvrage réside dans les commentaires de certains auteurs par rapport aux évolutions de la participation citoyenne dans les démocraties, la citoyenneté européenne pouvant en être le creuset. Ainsi, en recherchant les « nouvelles articulations » entre la citoyenneté européenne et les nationalités, Gilles Rouet, Chaire Jean Monnet ad personam en études interdisciplinaires sur l'Union actuellement actif en Bulgarie, indique que « cette citoyenneté supplémentaire, voire supplétive, doit se construire en permanence à partir des engagements politiques et non sur la base des appareils politiques », ce qui l'amène à faire l'éloge d'espace public numériques « qui n'ont rien de virtuels » et dont l'Initiative citoyenne européenne pourrait, dès lors, faire rapidement son miel: « le global de l'Internet agit sur le local, la désobéissance civile se concrétise comme moyen d'intervention, les nombreux appels à la résistance ou au non-respect des lois et règlements se développent sur Facebook et participent ainsi à l'évolution de pratiques démocratiques pour des citoyens qui ne se contentent pas, ne se contentent plus d'aller seulement voter (ou bien, justement, de ne pas aller voter ». Katia Hristova-Valtcheva observe que cet instrument pourrait entraîner une « marginalisation des citoyens des nouveaux pays membres » qui restent à ce stade dépourvus d'une société civile organisée, mais d'autres auteurs s'accordent pour considérer que la « cybercitoyenneté » pourrait augmenter la citoyenneté en puissance, à défaut de la remplacer. Laissons le mot de la fin (à ce papier) au philosophe Gérard Wormser qui, dans ses conclusions, jette en pâture intellectuelle que la « logique de communication virale est sans doute (…) significative des formes contemporaines d'appartenance et d'identité », n'en déplaise à ceux qui ne veulent toujours pas admettre que la citoyenneté ne sera plus jamais prisonnière de la nationalité.
Michel Theys
*** FRITS BOLKESTEIN: De intellectuele verleiding. Gevaarlijke ideeën in de politiek. Uitgeverij Prometheus / Bert Bakker (540 Herengracht, NL-1017 CG Amsterdam. Tél.: (31-20) 6241934 - fax: 6225461 - Courriel: info@pbo.nl - Internet: http://www.uitgeverijbertbakker.nl ). 2011, 343 pp, 15 €. ISBN 978-90-351-3667-0.
L'ancien commissaire européen Bolkestein l'avoue: il porte depuis ses études universitaires un intérêt tout particulier pour l'influence - et, partant, la séduction… - des intellectuels sur la pratique politique et pour les idées dangereuses qu'ils amènent en politique. Pour plusieurs critiques néerlandais, son dernier ouvrage compte parmi les meilleurs sortis de sa plume et il confirme l'originalité d'un homme politique érudit qui s'y fait avec verve historien des idées. Pourtant, pas mal d'insatisfactions attendront sans doute celui qui le lira comme l'œuvre d'un historien car c'est la vision d'un conservateur et d'un libéral sans partage, unidimensionnel et érudit, qui s'offre à la découverte, passionnante et plus qu'intéressante. Deux phénomènes du siècle dernier retiennent en particulier son attention: la montée et la chute des dictatures totalitaires, d'une part, la genèse et le devenir de l'Union européenne, de l'autre. Si le père - en son temps contesté… - de la directive sur la libre-circulation des services dit s'intéresser à la politique actuelle, c'est en réalité trois siècles de débats politiques qu'il balaie, la partie historique couvrant trois tiers du livre. Ce sont aussi les pages les plus nourrissantes pour la curiosité intellectuelle, écrites en outre dans un style agréable et accessible. L'auteur entend discerner et ancrer les points centraux de la modernité dans l'actualité et montrer leur validité par rapport à différentes formes d'irrationalisme telles que le sont, pour lui, le romantisme, le postmodernisme et le vitalisme. Avec ce livre, Frits Bolkestein illustre combien il est l'un des derniers à prendre au sérieux la caste des intellectuels publics et la pensée comme fondatrice de la société. Il remarque que les intérêts ne peuvent se suffire à eux-mêmes et qu'ils doivent être soutenus par des idées qui en tirent un pouvoir inimaginable. Mais son ire est surtout alimentée par les « fellowtravellers », « Lumpenintelligenz » et autres compagnons de route, en clair les penseurs de second rang qui créent largement l'atmosphère intellectuelle dans laquelle les responsables politiques doivent œuvrer. La partie de l'ouvrage qui est consacrée aux problèmes actuels déçoit parce qu'on y rencontre le Bolkestein largement contesté quand il était encore dans la politique active, mais surtout parce qu'il laisse au lecteur la tache de faire le relais avec la partie historique du livre et ne fait pas ou trop peu le lien dans ses commentaires avec le multiculturalisme, l'aide au développement, le masochisme culturel, le capitalisme… En clair, un ouvrage très marqué sociologiquement par le calvinisme où fleure un évident manque d'empathie pour les cultures latines.
(LT)
*** ANDREAS WILKENS (sous la dir. de): Willy Brandt et l'unité de l'Europe. De l'objectif de la paix aux solidarités nécessaires. Presses Interuniversitaires européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « L'Allemagne dans les relations internationales / Deutschland in den internationalen Beziehungen », n° 2. 2011, 510 p., 47,50 €. ISBN 978-90-5201-786-0.
D'aucuns pourraient penser, y compris dans la jeune génération allemande, que Willy Brandt n'a été, sur le plan européen, que le concepteur d'une « nouvelle Ostpolitik » et l'infatigable artisan d'une politique de détente et de réconciliation entre la République fédérale d'Allemagne et ses voisins de l'Est. C'est oublier que la démarche du maire de Berlin-Ouest, puis ministre des Affaires étrangères (1966-1969) et chancelier (1969-1974) faisait partie d'une vision beaucoup plus large et plus profondément ancrée, ainsi résumée par le Pr. Andreas Wilkens: « Faire vivre ensemble les Européens constituait l'horizon que Brandt s'était fixé bien avant la division de l'Allemagne et de l'Europe en deux ». Prolongement d'un colloque organisé à l'Université Paul Verlaine - Metz, cet ouvrage rend justice à Willy Brandt en mettant en lumière son engagement et son action européens depuis son exil à Oslo dès le tout début de la Seconde Guerre mondiale, quand un journal norvégien publie ses premières réflexions sur les formes à donner à l'Europe nouvelle, jusqu'à son dernier discours qui le voit, en 1992 à Luxembourg, encore parler de la recherche d'une « nouvelle architecture pour l'Europe ». Les historiens allemands, français, belges, britanniques, luxembourgeois, néerlandais et norvégiens réunis dans ces pages s'y penchent sur les conceptions, les projets et les actions de Brandt depuis ses années d'exil scandinave, pendant la période de ses responsabilités gouvernementales à Bonn dans les années 60 et 70, jusqu'aux années 80 et à la fin de la guerre froide. D'autres contributions s'intéressent à la manière dont Willy Brandt et sa politique ont été perçus et jugés dans les pays partenaires de la République fédérale et comment l'image de celle-ci a ainsi évolué. L'ouvrage comprend aussi de riches annexes, notamment le texte du discours qu'il avait prononcé le 1er décembre 1969, au début de son mandat de chancelier, à l'ouverture du sommet de La Haye et celui du discours qu'il prononça quatre ans plus tard à Strasbourg, devenant ainsi le premier chef de gouvernement à s'adresser aux députés européens. A la lecture de ce dernier discours, commente Andreas Wilkens, on peut ressentir sa conviction et sa détermination, « mais aussi apercevoir l'inquiétude qu'en perdant trop de temps sur le chemin de l'unité nécessaire, les Européens risquent de ne pas être au rendez-vous de l'histoire ». Sans doute dirait-il la même chose, mais de manière plus angoissée encore aujourd'hui, alors que reste plus vrai et pertinent que jamais ce propos qu'il avait confié à la journaliste Oriana Fallaci en septembre 1973: « Construire l'Europe signifie maintenir les valeurs de l'identité nationale et ensuite mettre au-dessus la structure d'un gouvernement européen »…
(MT)
*** CHANTAL METZGER: La République démocratique allemande. Histoire d'un État rayé de la carte du monde. Presses Interuniversitaires européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). 2012, 385 p., 37,50 €. ISBN 978-90-5201-791-4.
Egon Bahr, qui fut ministre et proche de Willy Brandt et d'Helmut Schmidt, a déclaré un jour: « les nazis ont laissé derrière eux des montagnes de cadavres et le SED des montagnes de documents derrière lui ». Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Nancy, Chantal Metzger a profité de l'ouverture rapide des archives de l'ex-RDA et de la République fédérale - ainsi que de l'ouverture balbutiante des archives de l'ex-Union soviétique - pour retracer, dans ce bel ouvrage, les étapes de la brève existence de cet Etat né à la fois de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide. L'historienne part de sa « préhistoire », c'est-à-dire du 2 mai 1945 jusqu'au 7 octobre 1949, jour où elle cessa - théoriquement… - d'être la zone d'occupation soviétique. L'existence de cet État furtif se décline ensuite en quatre grandes périodes. La première voit la création de « l'État des ouvriers et des paysans » et la résistible montée en puissance du SED communiste, le Parti socialiste unifié d'Allemagne. Chantal Metzger explore ensuite la période qui voit, à partir de 1961, le régime communiste se stabiliser « à l'ombre du rempart antifasciste », c'est-à-dire à l'ombre du mur de Berlin érigé le 13 août 1961. Allant des années 70 à la fin des années 80, la période suivante est celle de l'inexorable élargissement du fossé entre la direction de l'État et la population est-allemande. La dernière période, la plus courte mais la plus dense, voit le régime incarné par Honecker s'effondrer. Chantal Metzger ponctue l'ouvrage par une postface consacrée à la situation des « Nouveaux Länder » vingt ans après la disparition complète de la RDA.
(MT)
*** ROSEMARY STOTT: Crossing the Wall. The Western Feature Film Import in East Germany. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « New Studies in European Cinema », n° 11. 2012, 308 p., 43,30 €. ISBN 978-3-03911-944-8.
Prolongement d'une thèse soutenue à la Reading University, ce livre montre que le mur de Berlin pouvait être d'une grande porosité dans certains cas: la société de production cinématographique de la République démocratique allemande passait plus de temps à sélectionner les films occidentaux à importer qu'à en produire d'idéologiquement purs… Aujourd'hui maître de conférences en études cinématographiques à la London Metropolitan University, Rosemary Stott examine la politique d'importation et de programmation qui était en vigueur dans l'ex-RDA, ce qui lui permet notamment de montrer que, à l'époque du « rideau de fer », Mme Merkel et les autres Allemands de l'Est n'avaient pas uniquement accès aux films du monde capitaliste par le seul biais des chaînes de télévision occidentales qu'ils parvenaient à capter. Une étude fouillée de ce qu'était le cinéma dans ce pays qui, aujourd'hui, n'existe plus en tant que tel…
(PBo)
*** GIUSEPPE SANTOLIQUIDO: Bunga Bunga mode d'emploi. Les dessous choc du système berlusconien. Renaissance du Livre (1 av. du Château Jaco, B-1410 Waterloo. Tél.: (32-2) 2108914 - fax: 2108915 - Internet: http://www.renaissancedulivre.be ). 2012, 122 p.. ISBN 978-2-50705-021-4.
Au départ de documents d'enquête(s), de témoignages et de comptes rendus d'écoutes téléphoniques, l'auteur de ces pages invite, sur le principe du docu-fiction, à une plongée dans l'univers peu recommandable qui a gravité autour du précédent président du Conseil italien et qui restera la marque essentielle du « berlusconisme », comme une balafre faite à l'Italie.
(MT)