La théorie et la réalité. Il attend quoi, le Parlement européen, pour renoncer à la fiction de l'adhésion de la Turquie à l'UE ? Il continue à voter des résolutions fondées sur cette hypothèse, alors que les autorités responsables, d'un côté comme de l'autre, savent parfaitement qu'elle est devenue une fiction. D'ailleurs, dans son dernier vote en cette matière, le PE a renforcé ses exigences et ses raisons d'insatisfaction (voir notre bulletin n°10585). De son côté, la Turquie multiplie les attitudes qui frisent la provocation à l'égard de l'UE. Interrompues en pratique depuis des années, les négociations d'adhésion subsistent en théorie car on n'a pas encore trouvé la bonne voie pour les arrêter. Ni l'une ni l'autre partie n'a intérêt à démolir ce qui est acquis, les relations économiques s'étant considérablement développées. Mais, sur le plan politique, la Turquie n'hésite jamais à affirmer ses positions souvent incompatibles avec la politique étrangère européenne.
Inutile d'insister, ce serait de ma part répétitif: cette rubrique affirme depuis des années l'impossibilité historique, géographique, budgétaire, etc. de l'adhésion turque. La semaine dernière, j'ai souligné le poids nouveau, non seulement politique et économique mais aussi culturel, de la Turquie dans le monde arabe (notre bulletin n° 10582) et deux jours plus tard éclatait le premier épisode de ce qui va devenir un conflit entre le gouvernement turc et la prochaine présidence du Conseil de l'UE, celle de Chypre (bulletin 10585). La Turquie, on le sait, ne reconnaît pas la République de Chypre et, sauf arrangement d'ici la fin juin, elle refuse d'avoir cette République comme interlocuteur représentant l'UE.
Rayonnement et difficultés. C'est une situation intriquée car elle couvre plusieurs facettes: il y a même du pétrole sous-marin que la Turquie et Chypre se disputent ! La Turquie est rayonnante face à l'extérieur, son influence s'étend dans ce qu'était autrefois l'Empire Ottoman ; mais le rayonnement externe est toujours accompagné par des problèmes internes profondément enracinés, qu'ils concernent les Kurdes et d'autres minorités, ou la primauté croissante de l'élément religieux sur les principes laïques ; par exemple, soulève des perplexités la reforme du système éducatif que le Parlement d'Ankara vient de voter permettant aux familles de retirer leurs enfants des écoles laïques dès le cycle élémentaire pour les transférer dans des écoles religieuses. Les problèmes de la liberté de la presse et de la réforme de la justice sont aussi souvent évoqués.
De son côté, Ankara fait valoir devant l'UE ses exigences, en établissant par exemple un lien entre, d'une part, l'application de l'accord sur la réadmission en Turquie des immigrés clandestins qui entrent dans l'UE par la frontière gréco-turque et, d'autre part, la suppression par l'UE des visas sur l'accès des citoyens turcs au territoire communautaire.
On le voit, les questions en discussion avec la Turquie n'ont aucun rapport avec les relations de l'UE avec un pays candidat à l'adhésion. C'est un pays tiers ayant avec l'UE des liens spécifiques.
La Tunisie, un exemple ? Parmi les pays arabes où l'influence de la Turquie s'affirme, le cas de la Tunisie est particulier car le chef du parti majoritaire a déclaré que la charia (loi islamique) ne sera pas insérée dans la nouvelle Constitution. En Tunisie, comme dans d'autres pays de la région, le parti dominant, dénommé Ennahada, est islamiste et il guide le gouvernement ; mais il a annoncé qu'il reprendra tel quel le premier article de la Constitution de 1959, celle de Habib Bourguiba comportant notamment un statut de la femme qui est de loin le plus progressiste de la région. Beaucoup de femmes avaient voté pour ce parti islamiste modéré pour affirmer leur foi, mais sans aucune intention de renoncer à leurs conquêtes.
Les Salafistes, musulmans radicaux, existent en Tunisie comme ailleurs, et ils ont multiplié violences et provocations, en agressant même les femmes sans voile. Mais un observateur sur place a souligné que « cet Islam fanatique est profondément étranger aux Tunisiens, et encore plus aux Tunisiennes ».
Il est évident que les populations arabes qui ont reconquis leur liberté et instauré la démocratie choisissent elles-mêmes leur régime ; l'Europe n'a pas le droit d'imposer son modèle. Les principes de l'État laïc et de l'égalité homme/femme sont loin d'être retenus partout ; c'est à eux de choisir. L'UE définit de son côté ses relations et ses liens avec chacun de ces pays, dont les positions ne sont pas uniformes et sont parfois conflictuelles. Le chef du gouvernement marocain a déclaré à deux parlementaires européens qu'il vient de recevoir: « Le Sahara Occidental est et restera marocain, il faut que tous l'acceptent ».
L'UE doit rester fidèle a ses responsabilités et à sa volonté de coopération, mais sans oublier qu'elle a aussi ses principes et les intérêts de sa population à faire valoir.
(FR)