*** DANIEL-LOUIS SEILER: Clivages et familles politiques en Europe. Editions de l'Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 6503799 - fax: 6503794 - Courriel: editions@ulb.ac.be - Internet: http://www.editions-universite-bruxelles.be ). Collection "Science politique". 2011, 322 p., 25 €. ISBN 978-2-8004-1511-6.
Enseignant désormais à Sciences-Po Aix-en-Provence, Daniel-Louis Seiler étudie depuis un peu plus de quarante ans les partis politiques sous l'angle de leur identité profonde, de ce qui demeure invariant par-delà « les reniements et les trahisons (…) qu'impose l'expérience du pouvoir ». Introduite par Seymour Martin Lipset et Stein Rokkan dès 1967, l'approche dite des clivages politiques est la seule, selon lui, qui permette de démêler l'écheveau embrouillé des systèmes partisans des vieilles démocraties d'Europe. C'est fort de cette conviction qu'il s'est employé à bâtir sur cette base une classification des partis politiques du vieux continent qui soit plus subtile que la simple latéralisation des forces politiques en termes de droite et de gauche. Voilà qui lui permet de montrer dans cet ouvrage, sur la base d'une analyse comparative des partis politiques, que « l'Europe existe ». Et d'expliquer qu'il y a bien « un système européen de partis », ce système se déclinant « dans des variantes qui doivent plus à l'échelon macro-régional - Europe catholique ou protestante, Europe atlantique ou lotharingienne, scandinave ou centrale, etc. - qu'à quelque irréductible spécificité nationale ». Un autre trait distinctif de ce système est que le multipartisme y est la règle et le bipartisme l'exception qui la confirme, le multipartisme résultant de « l'entrecroisement de plusieurs dimensions conflictuelles ».
Pour mettre ces éléments - et bien d'autres encore - en évidence, l'auteur structure son propos en trois parties qui se répondent. Dans un premier temps, il aborde des questions de théorie et de méthode en éclairant, entre autres, le concept de parti politique, la manière dont les partis ont évolué dans le temps et l'histoire, la manière de les classer sur la base de leur identité, la spécificité du paradigme des quatre clivages fondamentaux théorisé par Rokkan et son application au cas de l'Europe centrale. La deuxième partie, sans nul doute plus accessible au commun des mortels, prend la forme d'une édifiante galerie de « portraits de famille ». L'auteur y décrit d'abord avec minutie « la mosaïque libérale au XXe siècle », du libéralisme démocratique au social-libéralisme en passant par le libéralisme catholique, le libéralisme laïc et anticlérical, sans compter le national-libéralisme. Il ausculte ensuite, avec la même méticulosité, la social-démocratie qu'il situe « entre isolement et reniement », avant de s'intéresser à « l'irrésistible déclin » de partis démocrates chrétiens qui ne sont pas tous faits du même bois, eux qui comprennent des partis sociologiquement catholiques, interclassistes, horizontaux, du centre et charnières. C'est ensuite « la résistible ascension des partis conservateurs » qui se trouve très finement analysée, Daniel-Louis Seiler discernant parmi eux « la CDU comme clef du processus partisan européen ». Viennent ensuite les partis ethno-nationalistes et autonomistes qui, en Europe, entendent « défendre la périphérie », puis les partis verts qu'il cherche à situer « entre passéisme et post-modernisme », enfin les populismes « ou fascisme de droite, de gauche et du centre ».
Pour instructive que soit cette galerie de portraits, c'est toutefois la troisième partie du livre qui devrait le plus retenir l'attention des lecteurs fidèles de l'Agence Europe et de sa Bibliothèque européenne. En effet, elle est tout entière consacrée aux espoirs placés dans et aux déceptions suscitées par les partis politiques européens, ces « objets juridiques singuliers » qui « ne satisfont à aucun des critères que la science politique a définis, depuis plus d'un siècle, pour construire le concept de parti politique ». Et l'auteur de constater que, avec leur reconnaissance dans les Traités depuis celui de Maastricht en 1992, le droit a précédé le fait ou, plus exactement, a tenté d'influencer celui-ci, sans réellement parvenir à des résultats convaincants. C'est que, assène-t-il en s'employant - avec succès - à le démontrer, « la somme des partis nationaux de même tendance ne donne pas des partis européens », tout au plus des Internationales où prévaut la coopération. Après tout, qui peut nier que « les partis nationaux ne délèguent rien à leur fédération », le modèle fédéral étant la dernière de leurs préoccupations ? Un cas emblématique est celui de la démocratie chrétienne qui, « dès lors que l'on sort du domaine des valeurs éthiques portées par l'Église pour aborder celui, primordial, de l'opposition entre ultra-libéralisme et défense de l'Europe sociale, apparaît comme un complexe totalement hétérogène et bourré de contradictions ». Il n'est pas sûr, en effet, que les expérimentations constitutionnelles du Premier ministre hongrois soit du goût de tous les membres du Parti populaire européen. Mais voilà, la droite allemande de la CDU-CSU a tenté « une OPA conservatrice sur le PPE » qui a réussi « au-delà de toute attente », au point de permettre à cette « famille » de « régenter le Parlement européen », ce d'autant plus facilement que le Parti socialiste européen a cessé lui aussi « de correspondre adéquatement à une seule et même famille partisane », même s'il n'arrive pas (encore ?) à la cheville du Parti populaire européen, « champion toutes catégories de l'opportunisme politique et de l'incohérence sociologique ». Pour Daniel-Louis Seiler, si solution il y a, elle ne pourra naître que de la dynamique interne du Parlement européen, lequel devrait se rendre à l'évidence: dans cette Europe qui « constitue un terrain fertile à l'éclosion de partis politiques de tous poils et de toutes couleurs », c'est le « trop petit nombre » de groupes politiques au Parlement européen qui pose problème. Ce qui est quasiment une invitation à s'attaquer au règlement qui n'a de cesse de favoriser les groupes les plus nombreux…
Michel Theys
*** EMILIE VAN HAUTE (sous la dir. de): Party Membership in Europe: Exploration into the anthills of party politics. Éditions de l'Université de Bruxelles (voir coordonnées supra). Collection "Science politique". 2011, 228 p., 23 €. ISBN 978-2-8004-1513-0.
Cet ouvrage collectif vise à mieux comprendre comment, en Europe, les partis politiques évoluent par rapport à leurs adhérents et militants. Dans un premier temps, les auteurs analysent les tendances générales dans une perspective comparative et de long terme, abordant quelques questions qui, jusqu'à présent, n'ont pas encore reçu de réponses claires: alors que, aux yeux de certains, des « partis sans partisans » sont concevables aujourd'hui, un déclin des militants à long terme peut-il être attesté ? Comment les politologues peuvent-ils interpréter les changements au fil du temps ? Quelles sont les explications possibles des tendances observées ? Dans une deuxième partie, sur la base d'études de cas, les contributions se focalisent de manière approfondie sur le côté de la demande, c'est-à-dire les partis et leurs évaluations de la question des membres et adhérents. La manière dont ils en recrutent et cherchent, ou ne cherchent pas, à en recruter et leur jugement sur l'importance de cette ressource sont notamment des sujets étudiés par les auteurs. Enfin, dans la troisième partie, la question est abordée par le biais opposé, à savoir celui des militants, la recherche visant alors à cerner, sur la base d'interviews et d'études, comment ils voient leur rôle dans leur parti, l'influence qu'ils pensent avoir sur lui, etc..
(PBo)
*** RENEE FREGOSI: Parcours transnationaux de la démocratie. Transition, consolidation, déstabilisation. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32)3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Amérique latine - Europe", n° 2. 2011, 195 p., 29 €. ISBN 978-90-5201-735-8.
Maître de conférences à l'Institut des hautes études de l'Amérique latine à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, la philosophe et politologue Renée Fregosi développe, dans cet ouvrage, une réflexion critique sur la démocratie et sa régénération un peu partout dans le monde, dans le contexte de la mondialisation. Les transitions à la démocratie qui ont fleuri, l'année dernière, sous le couvert du « printemps arabe » y trouvent ainsi des éclairages utiles, même si l'auteur ne leur consacre qu'un bref prologue et s'appuie sur les cas cubain et, voici trente ans, des pays d'Europe dite « de l'Est ». Ce dernier exemple lui permet de montrer combien les transitions à la démocratie sont des « processus complexes, tortueux, faits de paris et de malentendus, de bluffs et de compromis fiables, de fluctuations des acteurs et des positions, de rapports de force et de manipulations, de véritables avancées et d'éléments de blocages pérennes ». Le cas de la Hongrie aujourd'hui est là pour rappeler qu'il ne s'agit jamais d'un long fleuve tranquille. L'auteur discerne ensuite les « biais incertains » par lesquels sont mis en place des scrutins libres qui entraîne nt des changements de régime conduisant de la dictature à la démocratie, avant d'analyser de manière détaillée ce que doivent être des « élections fiables » pour « constituer à la fois le dernier acte de la transition et le premier acte du nouveau régime démocratique ». Renée Fregosi rappelle ensuite que démocratie et dictature « s'inscrivent dans un continuum » et peuvent même, dans certaines circonstances, s'interpénétrer, ce qui l'a conduit à s'interroger sur l'opportunité de juger les crimes de la dictature - ce qui lui permet de constater que la question des atteintes aux droits de l'homme a acquis, au fil des années, une densité essentielle. Il reste enfin, explique-t-elle, aux démocraties naissantes ou renaissantes à réussir à se consolider en donnant des gages économiques et sociaux, faute de quoi elles se trouveront dépréciées et ouvriront la porte à tous les dangers du populisme, soit un « phénomène envahissant toutes les scènes politiques nationales » par les temps qui courent…
(MT)
*** L'Europe en formation. Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme - Journal of Studies on European Integration and Federalism. Centre international de formation européenne (10 av. des Fleurs, F-06000 Nice. Tél.: (33-4) 93979397 - fax: 93979398 - Courriel: europe.formation@cife.eu - Internet: http://www.europeenformation.eu ). 2011, n° 362, 226 p., 20 €. Abonnement: 50 €. La diffusion de l'Europe en formation sur Internet est assurée par la plateforme de revues scientifiques électroniques Cairn.info à l'adresse http://www.cairn.info/revue-l-europe-en-formation.htm
Dusan Sidjanski, Jean-Louis Quermonne, Vlad Constantinesco, Wolfgang Wessels, Christian Lequesne sont quelques-unes des prestigieuses signatures scientifiques qui, dans ce très riche numéro de la revue créée par le chantre du fédéralisme intégral Alexandre Marc, commentent « l'évolution de l'Union européenne après le traité de Lisbonne » aux côtés d'autres spécialistes reconnus comme, entre autres, le Néerlandais Joost van Iersel, membre du Comité économique et social européen, ou Robert Toulemon, ancien directeur général à la Commission. Autant de commentaires plutôt chagrins si pas alarmistes et, en tout cas, concordants. Ainsi, tous s'accordent pour diagnostiquer « l'effacement de la Commission réduite à sa fonction administrative et de gardienne de la concurrence » (Toulemon) puisque, dans la crise, seule la Banque centrale européenne, institution de nature « fédérale » et non point « communautaire », parvient à « tenir tête aux gouvernements » (Toulemon), le Pr. Quermonne confirmant que c'est l'institution de Francfort « plutôt que la Commission qui s'est fait le porte-parole de l' »intérêt général européen ». En outre, assène l'économiste et politologue Bernard Barthalay, « non seulement la crise nous gâche la vie, mais les gouvernements gâchent la crise, au lieu d'en saisir l'opportunité pour accomplir la promesse des Fondateurs », à savoir se rapprocher de l'Europe fédérale. En effet, « une double dérive intergouvernementale et directoriale (rôle prépondérant du couple franco-allemand) est à l'œuvre sans que les résultats (…) soient probants », observe Robert Toulemon, cette évolution amenant Bernard Barthalay à observer que « c'est l'Ancien régime du Concert européen qui est ainsi restauré ». Une appréciation que le Pr. Quermonne fait sienne, ce qui ne manque pas de l'inquiéter: « Conçu au XIXe siècle (…), le Concert européen d'États souverains, s'il devait demeurer le modèle auquel resteraient attachés les gouvernants, ne pourrait être (…) qu'un contresens historique. Et les peuples concernés seraient amenés à le payer cher car l'histoire ne revient jamais en arrière ». Des peuples qui, en l'occurrence, sont les grands oubliés de la crise qui frappe. Parce que les dirigeants européens rechignent à franchir les pas salvateurs vers l'Europe fédérale, les citoyens déchantent et se rouvrent aux plus mauvais instincts: « Jamais depuis le dernier conflit mondial n'ont été aussi virulents les ferments de la xénophobie et du nationalisme », observe lucidement Robert Toulemon. Et Bernard Barthalay de renchérir: « (…) le mal est fait. La défiance installée. Et les multitudes sont prêtes à s'en remettre à d'autres marchands d'illusion, les fabricants de peurs, et bientôt de haine et de violence. Alors, le mythe d'un âge d'or révolu se substitue à la raison, à l'anticipation et à l'imagination créative. L'heure sonne alors du retour des temps obscurs ».
Pourra-t-on éviter le pire ? Robert Toulemon discerne trois scénarios possibles. Le premier est celui de « la continuité », c'est-à-dire celui d'une Europe réduite à ses (relativement) maigres acquis. Le deuxième, le plus sombre, est celui de « la régression » qui ne peut pas être exclu en raison de « l'ampleur des défis, l'état des opinions et la relative médiocrité des dirigeants actuels de l'Union comme de la plupart des États membres ». Enfin, il y a celui du « sursaut » qui, pour hypothétique qu'il puisse paraître aujourd'hui, pourrait résulter d'un sursaut germanique en vue du « centième anniversaire de la première guerre civile européenne » qui coïncidera, en 2014, avec les élections européennes. Et Robert Toulemon de lancer comme une bouteille à la mer qu'un « Parlement européen mieux élu, après un débat transnational sur les programmes, serait en mesure de combattre la dérive intergouvernementale qui empêche l'Europe d'acquérir une identité politique qui lui soit propre et ne se limite pas à la combinaison précaire des identités de ses États membres ». Confirmant qu'il « serait franchement risible, si ce n'était tragique, devoir encore commémorer l'armistice derrières les frontières nationales, au lieu de le faire ensemble dans la capitale fédérale des États-Unis d'Europe », Bernard Barthalay propose de créer un mouvement d'opinion afin de contraindre les capitales à avancer enfin dans la direction salvatrice. Il invite, à cet effet, à activer quatre formes de démocratie au service de « l'Objectif 2014-18 » à lancer sans délai: la « démocratie d'initiative populaire » qui, par le biais de l'initiative citoyenne, pourrait relancer le mouvement vers les Etats-Unis d'Europe en exigeant aussi la « démocratie de ratification populaire » pour le consacrer ; la démocratie représentative avec les Parlements nationaux qui pourraient proposer « un plan par étapes visant la fédération budgétaire » ; enfin, les démocraties sociale et stochastique, ce dernier concept étant à découvrir dans la revue…
(MT)