Sévérité partagée. Maintenant, tous contre la Grèce ! Cette rubrique, je le reconnais, n'a pas été tendre en affirmant que l'État grec doit se transformer radicalement pour satisfaire les conditions de sa permanence dans l'euro (voir cet édito dans le bulletin précédent). D'autres prises de position ont été encore plus négatives et sévères. Alain Lamassoure, président de la commission du budget du Parlement européen, a exprimé sa «colère»: « Certes, il y a beaucoup de Grecs qui souffrent. Certes, les sacrifices qu'ils devront faire sont douloureux. Mais ils sont à la mesure des excès antérieurs. Et il ne faut pas renverser les responsabilités. Ce n'est pas l'Europe qui appauvrit la Grèce, c'est l'Europe qui accepte de venir en aide à la Grèce ruinée. Depuis 1980, la Grèce a reçu des dizaines de milliards d'euros d'aides: elle en fait quoi ? Pourquoi les Grecs paient moins d'impôts que les autres européens ? La Constitution grecque exempte d'impôts les plus riches, les armateurs. Un impôt foncier est institué, mais l'Eglise orthodoxe, le plus gros propriétaire foncier, dispose d'un privilège. » (Le Monde du 4 novembre).
Selon Jean-Marc Forneri, inspecteur des finances en France, «depuis quinze ans tous les Grecs ont institué la fraude en système de fonctionnement: fraude fiscale, mais aussi aux subventions européennes et aux statistiques». Et il a conclu: « Les plans de rigueur adoptés ne servent à rien dans la mesure où la Grèce est incapable de recouvrer l'impôt.» Je pourrais multiplier les citations, applicables aussi aux projets de relance économique soutenus par la Commission européenne ou la BEI.
Discipline ou retour à la drachme. On le voit: à présent que les forces politiques grecques se sont unies pour appliquer le plan convenu à Bruxelles, on s'interroge sur leur capacité de le respecter. Des calculs que je n'ai pas vérifiés indiquent que la Grèce reçoit de l'UE chaque année, en net, trois milliards d'euros au titre des aides structurelles et agricoles (1,3% de son PIB). Mais une large partie de ces disponibilités n'a pas encore été engagée, malgré les mesures prises à Bruxelles pour en autoriser l'utilisation, même en l'absence du financement national parallèle, obligatoire en principe. J'ai déjà souligné qu'il serait totalement inefficace d'essayer d'arracher à Bruxelles quelques concessions supplémentaires, car la défaillance de la monnaie unique dans un seul pays se répercute dans toute la zone et même au niveau mondial. Ce n'est pas par hasard que le redressement de la zone euro a été la première préoccupation du G20.
Si le nouveau gouvernement grec d'unité nationale ne parvient pas à corriger radicalement la gestion et le fonctionnement du pays, et à convaincre la population de cette exigence, ce serait le retour à la drachme. La faculté de rejeter par référendum le plan européen défini en commun, et les obligations qu'il implique, aurait signifié attribuer à 11 millions de Grecs le droit de décider du sort d'environ 300 millions d'Européens de la zone euro. Il était donc justifié de prétendre que le référendum éventuel portât sur la présence de la Grèce dans la zone euro. Laissons de côté la constatation des juristes selon laquelle la sortie d'un pays de la zone euro (qui n'est pas prévue dans les textes) implique automatiquement que ce pays quitte en même temps l'UE et laissons leur trouver la voie pour éviter cette sortie de l'UE qui, selon un commentateur, «ramènerait la Grèce dans ce qu'on appelait autrefois le tiers monde».
Deux réalités incontournables. Les considérations qui précèdent sont des constatations factuelles. Mais il faut admettre qu'elles sont difficilement compréhensibles et admissibles pour l'ensemble de la population grecque. Pourtant, deux réalités, l'une immédiate et l'autre heureusement hypothétique, sont incontournables. La première est simple: au début du mois prochain, la Grèce ne serait pas en mesure de faire face à ses dépenses immédiates (salaires des fonctionnaires, pensions, autres dépenses publiques) si elle ne recevait pas le prochain versement UE/FMI. Deuxième réalité: si elle devait sortir de l'UE, elle devrait notamment faire face avec ses propres forces à l'immigration clandestine à la frontière avec la Turquie.
Il existe dans l'opinion publique (en Grèce comme ailleurs) une tendance favorable à quitter l'UE plutôt qu'à accepter les disciplines de l'euro. Je demeure personnellement favorable à ce que la porte de sortie de l'Union soit totalement ouverte pour tout pays qui le souhaiterait, quels que soient les obstacles juridiques. Mais j'estime que tout État membre a le droit de rester dans l'UE s'il le souhaite; c'est la participation à la zone euro qui est inévitablement subordonnée au respect des règles de cette zone, fixées en commun.
Le cas ouvert. Ce qui précède est évidemment valable pour tous les États membres de la zone euro. La Grèce n'est pas isolée dans la défaillance. Le cas italien préoccupe, cette rubrique y reviendra. (FR)