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Bulletin Quotidien Europe N° 10427
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Difficultés et espoirs pour l'évolution en Grèce, consolidation acquise de l'Union économique et monétaire

Le paradoxe. Le point d'interrogation qui subsiste à propos des effets du Sommet de l'euro du 21 juillet concerne l'État membre qui en a été à l'origine. La situation est paradoxale: la Grèce a suscité le progrès historique de l'Union économique et monétaire (UEM) et on se demande à présent si ce pays sera en mesure de respecter les engagements qu'il a souscrits. Le paradoxe est évident: la zone euro a franchi le pas qui complète la simple Union monétaire, qui existe elle depuis quelques années, en concrétisant enfin le volet économique de cette Union, mais on se demande si le pays qui est à l'origine de cette transformation y participera pleinement. L'approfondissement de l'UEM se poursuivra dans les prochains mois ; Mme Merkel a parlé explicitement de mieux coordonner les politiques économiques ; avec M. Sarkozy, elle a annoncé pour début septembre au plus tard des suggestions communes à ce sujet ; la Commission présentera en octobre des propositions formelles pour « améliorer les méthodes de travail et renforcer la gestion des crises » (dernières lignes de la Déclaration du Sommet). Les taux d'intérêt pour le financement des instruments de stabilité ont été réduits, les délais de remboursement ont été radicalement prolongés, et ainsi de suite. Le point de départ de ces évolutions a été la crise en Grèce. Et on s'interroge sur la capacité de ce pays à faire un usage efficace de l'ensemble des instruments mis à sa disposition.

Difficultés. L'incertitude résulte des analyses sur place et des perplexités d'observateurs et experts. Mes limites linguistiques m'empêchent de suivre directement ce qui est publié en Grèce, mais certains contacts personnels, les traductions et les reportages sur place de collègues de différents États membres justifient quelques remarques. Le gouvernement grec (socialiste, on le sait) rencontre des difficultés à faire accepter par la population les mesures négociées dans le cadre de l'UE et avec le FMI. Les réticences ne sont pas une particularité hellénique: des situations analogues existent dans d'autres États membres. La perspective de l'austérité ne plaît à personne ; certaines réactions sont compréhensibles, souvent justifiées. Mais le cas grec était spécifique dès le départ: l'admission dans la zone euro avait été obtenue en faussant la réalité monétaire et le pays avait abusé de la possibilité de se financer à des conditions initialement très favorables, grâce à la solidité de la monnaie commune. Ce qui est arrivé ensuite est bien connu, et les autorités ont admis la nécessité de modifier le fonctionnement de l'économie nationale, ce qui demande des réformes.

Opposition aux réformes ? Les observateurs constatent qu'il existe, à côté des protestations logiques de ceux qui perdent leur travail, une forte réticence générale à accepter les réformes décidées par le gouvernement grec dans le sens de la modernisation et de la concurrence. Les chauffeurs de taxi s'opposent par des manifestations violentes à la libéralisation de leur profession, les dentistes et les notaires se sont mis en grève pour des raisons analogues. Le nombre des fonctionnaires publics dépasse de loin ce qui est nécessaire et ils ont été dans une proportion considérable désignés par les partis politiques: comment le réduire ? Le fisc ignore largement à qui appartiennent les très nombreux yachts et navires qui remplissent les ports. Le paiement normal des impôts est une habitude assez rare. L'utilisation des financements des Fonds structurels européens a soulevé des doutes ; selon une enquête, ils auraient été parfois destinés « à des travaux jamais terminés, voire jamais commencés, l'argent disparaissant dans les poches d'intermédiaires ».

Le bon exemple. Il ne faut toutefois pas ignorer les aspects positifs, dont le plus spectaculaire est le succès croissant du Festival d'Athènes. Je cite la plus détaillée des enquêtes sur place. Le Festival s'est d'abord libéré des lourdeurs bureaucratiques du passé en éliminant, dans l'équipe dirigeante, « les inutiles qui l'encombraient: parents, amis d'hommes politiques. L'équipe stable a été réduite à une douzaine de personnes et passe à 400 en pleine saison, nécessaires car le festival occupe à présent quatorze sites ». Les « invitations abusives aux nantis » ont été supprimées et les prix des places ont été réduits. Les subventions publiques ont diminué (sauf celles du ministère du Tourisme, ce qui est logique compte tenu de l'afflux croissant des touristes étrangers, au bénéfice de tous), mais le nombre des sites et la qualité des spectacles ont augmenté, et encore plus le nombre des spectateurs. Conclusion: « Le festival a pris une telle place qu'il est devenu un phénomène de société ».

Contrôle européen. Revenons à l'aspect économique et financier. Les autorités demeurent conscientes de la nécessité des réformes et déterminées à les réaliser. Cette rubrique a déjà cité la phrase du Premier ministre M. Papandréou réclamant « le droit de procéder à des changements profonds dans notre pays ». Et il a accepté, voire même demandé lui-même, que la Commission européenne crée un organisme ad hoc qui canalisera les réformes. Cet organisme est décrit au point 4 de la Déclaration du Sommet du 21 juillet, reproduite dans notre série EUROPE/Documents, mais dont l'essentiel mérite d'être rappelé: les chefs d'État et de gouvernement saluent la décision de la Commission de « créer un groupe de travail qui collaborera avec les autorités grecques pour canaliser les Fonds structurels vers la compétitivité et la croissance, la création d'emplois et la formation ». Et le texte ajoute: « Les États membres et la Commission mobiliseront immédiatement toutes les ressources nécessaires pour apporter une assistance technique exceptionnelle en vue d'aider la Grèce à mettre en œuvre ses réformes. La Commission fera rapport en octobre sur les progrès accomplis à cet égard. »

Est-il excessif de considérer que la Grèce est en pratique sous tutelle, avec son accord, si pas à sa demande ? D'autant plus qu'en même temps elle a obtenu un accès facilité et élargi aux Fonds structurels de l'UE, qui lui permettront de disposer plus rapidement des 20,2 milliards d'euros qui lui sont réservés dans ce cadre pour la période 2007-2013 et qui sont encore largement disponibles car la Grèce n'était pas en mesure de mobiliser la partie nationale obligatoire. À présent, la Commission a simplifié et allégé les procédures. On exagère peut-être en parlant de Plan Marshall (par analogie avec l'aide américaine à l'Europe après la dernière guerre mondiale), mais les financements sont à présent disponibles.

Le programme Venizelos. Dans ce contexte, pourquoi des doutes subsistent sur la capacité de la Grèce d'atteindre, avec le soutien des mesures prises par le Sommet, les résultats prévus ? Evangelos Venizelos, ministre des Finances et vice-premier ministre, en s'exprimant lundi à Washington sur les « Perspectives et Opportunités » de son pays, a résumé en trois points son programme: organiser un système fiscal moderne et efficace ; réduire radicalement les gaspillages et l'évasion fiscale ; introduire des changements structurels rendant compétitive l'économie grecque, en éliminant les obstacles aux affaires et au commerce et en réduisant la bureaucratie. C'est justement ce programme qui se heurte aux obstacles cités plus haut.

Et le volet militaire ? Il faudra bien, tôt ou tard, évoquer aussi un aspect des dépenses publiques qui a été jusqu'à présent soigneusement évité: celui des dépenses militaires, qui sont en Grèce particulièrement élevées et pèsent lourdement sur le bilan national (souvent à l'avantage de l'industrie d'autres États membres).

On le voit, les obstacles à surmonter sont innombrables, même si le Sommet de l'euro a allégé le fardeau grec et prolongé amplement les délais de mise en œuvre. Comme l'a souligné le président du Conseil européen Herman Van Rompuy, la Grèce devrait de toute manière consolider ses finances publiques et faire les réformes ; et il n'a pas hésité à ajouter que c'est à cause de la fraude fiscale généralisée que les citoyens grecs ont parfois l'impression que les efforts et les sacrifices qui leur sont demandés ne sont pas équitables.

Il serait ingénu de prétendre que les pays de la zone euro ont agi par pure générosité. L'échec du programme grec créerait des difficultés pour tous, sans oublier la sagesse ancienne selon laquelle on ne doit pas laisser le débiteur faire faillite si l'on veut garder l'espoir de récupérer au moins une partie de ses crédits.

Le progrès de l'UEM est définitivement acquis. Du point de vue de la construction européenne, le résultat est de toute manière positif, car le principe selon lequel l'Union monétaire ne peut pas fonctionner sans l'Union économique est maintenant concret. C'est un acquis qui ne pourra plus être remis en cause, reconnu même par ceux qui s'interrogent sur la possibilité pour la Grèce de demeurer définitivement dans la zone euro. Lorsque la crise actuelle aura été surmontée, elle laissera un patrimoine permanent d'une valeur incomparable, impliquant notamment un contrôle politique enfin réel et efficace sur l'activité financière, la fin des abus des paradis fiscaux et la suppression du pouvoir excessif des agences de notation ; de nombreux autres résultats sont en discussion. Tout ceci avec l'espoir qu'en définitive la Grèce surmontera les difficultés qui subsistent chez elle. Même dans le passé, l'Europe a souvent avancé en profitant des crises.

(F.R.)

 

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