Le goût de nier l'évidence. Défendre la construction européenne est actuellement une tâche malaisée qui procure bien des désagréments. Il serait tellement plus simple de s'aligner sur l'euroscepticisme galopant, participer au chœur des lamentations et gagner ainsi l'estime de ceux qui pourraient alors constater que cette rubrique s'aligne enfin sur les tendances à la mode et ne se laisse plus enchanter par les sirènes bruxelloises. Mais certaines réalités son têtues. Tout autour de l'UE, on ne voit que des pays qui aspirent à adhérer à cette si évidente faillite, ou plus modestement obtenir que leurs citoyens puissent franchir sans visa les frontières de l'espace Schengen, réalisation pourtant malfaisante car elle entrave le libre accès des clandestins (et on se demande pourquoi ces derniers s'efforcent par tous les moyens de rester dans cet espace inefficace et inutile). On constate que l'Europe a créé une monnaie dont la valeur continue à augmenter (même trop, à vrai dire) et que les pays de la zone euro font tous les efforts imaginables pour s'y accrocher. Si vous estimez que l'Europe a obtenu ces derniers temps des résultats remarquables, vous voilà soumis au sarcasme des professionnels de la déception. Mais voici une constatation surprenante: les déçus et les eurosceptiques réclament que l'UE ouvre ses portes à tous les candidats, même à des pays que la géographie a situés au-delà des frontières de l'Europe, sans se rendre compte qu'ils se comportent en faux amis, en poussant les pays candidats à rejoindre un projet raté; ils devraient plutôt leur conseiller d'en rester aussi éloignés que possible !
Souffle politique perdu. Ceci dit, il faut reconnaître que le souffle politique actuel n'est pas celui d'autrefois. Des raisons objectives l'expliquent. Les générations qui sont nées lorsque la construction européenne était déjà en cours ont trouvé l'essentiel déjà acquis: la paix et l'impossibilité d'un conflit entre les États membres, l'élimination des pénuries alimentaires, et ainsi de suite. À présent, même les frontières sont supprimées, et on a constaté les protestations et manifestations si les contrôles sont rétablis pour une soirée, comme si leur suppression n'était pas une conquête formidable, nécessitant des règles. L'ironie sur l'Europe ratée ou inexistante est facile dans ces conditions. Le souffle perdu, il dépend de nous tous qu'il revienne.
Respecter les spécificités nationales. Le rétablissement du souffle européen est possible si chaque peuple constate qu'il peut sauvegarder ses spécificités et ne pas renoncer à son identité nationale, et que l'identité européenne ne lui soustrait rien ; au contraire, elle ajoute quelque chose. J'ai lu avec intérêt les déclarations de Jérôme Clément au moment de quitter, après une vingtaine d'années, la direction d'Arte, chaîne télévisée franco-allemande (avec participation belge), visible dans plusieurs États membres. Il a dit qu'au moment de la naissance d'Arte, en 1991, « l'Europe était très dynamique, il y avait une volonté politique incarnée par Jacques Delors, Helmut Kohl et François Mitterrand, on lançait des initiatives en tous sens: la monnaie unique, Eurocorps, Erasmus. La chaîne Arte ne pourrait pas naître aujourd'hui, la volonté politique suffisante n'existe pas. On croyait à l'époque à un continent unifié autour de valeurs, de projets, de politiques communes. Arte a joué un rôle important dans la relation franco-allemande et pour l'âme européenne. Aujourd'hui l'Europe colmate ses brèches financières, c'est tout. La dynamique européenne est brisée. »
Les jeunes ne renonceront pas. La conclusion de M. Clément est excessive, car j'estime que les jeunes d'aujourd'hui ne seraient pas disposés à revenir à la séparation entre les pays européens, au rétablissement des frontières, à la suppression des règles communes gérées par les institutions communautaires. La vérité est tout simplement que pour les jeunes la situation actuelle est acquise, elle fait partie de la normalité de leur existence. Cette rubrique a déjà développé des considérations à ce sujet il y a quelques jours (bulletin
n° 10364). Les jeunes regardent toujours en avant, c'est normal ; ce qu'ils ont trouvé à leur naissance ne peut pas être ressenti comme un objectif. Ils se battent, et c'est très bien, pour des progrès ailleurs, là où ce qui existe en Europe est encore un rêve, sans se rendre compte que ce qu'ils réclament pour autrui est déjà acquis dans l'UE et qu'ils en bénéficient. Ils ne sont pas pour autant des eurosceptiques !
Quant aux générations précédentes, quelques replis nationaux sont évidents, comme si une partie de la population avait ressenti la crainte que l'identité de leur pays puisse être engloutie dans un ensemble européen uniforme. Le résultat a été la méfiance ou la réticence à l'égard des institutions et des mécanismes communautaires, en faveur de la méthode intergouvernementale. Cette orientation entrave évidemment les progrès de la construction européenne et entraîne une autre catégorie de problèmes spécifiques pour l'éditorialiste de l'Agence Europe. Ce sera le sujet de demain. (F.R.)