La présidence du Conseil a tort. Viktor Orban, Premier ministre du pays qui préside actuellement le Conseil communautaire, a qualifié de dramatique l'état actuel de l'élargissement de l'UE. À son avis, le soutien aux adhésions de pays balkaniques n'a jamais été aussi faible, et il a invité les grands États membres à lever leurs réserves (voir notre bulletin n° 10359). Mais en faisant appel à la volonté politique de l'UE, M. Orban n'a rien dit sur la responsabilité des pays candidats dans la lenteur du processus. Or, les analyses indiquent que ces pays ne remplissent pas encore les conditions pour devenir États membres, ni même pour ouvrir les négociations. La présidence du Conseil, à qui cette rubrique a reconnu hier une compréhension croissante de la réalité communautaire, ne semble pas consciente de la nécessité que tout nouvel État membre non seulement accepte les règles européennes, mais soit aussi en mesure de les appliquer. La rigueur est indispensable non seulement pour une question de principe, mais parce que l'entrée d'un pays qui ne serait pas mûr affaiblirait l'UE en la diluant dans un ensemble inefficace et dépourvu de politiques communes.
Chaque candidat est maître du processus. M. Orban a-t-il fait l'effort de lire ce que le président de la Commission a dit lors de sa récente Tournée des Balkans, et dans son discours devant les parlementaires quelques jours plus tard ? M. Barroso avait souligné que chaque pays balkanique a son futur entre ses mains ; il doit tourner la page de son passé récent: ses perspectives d'adhésion dépendent de ses progrès dans les réformes. Il avait indiqué les lacunes de chacun et les exigences à satisfaire, en citant notamment la réforme de la justice, la lutte contre la corruption et la liberté des moyens d'information, avec quelques remarques spécifiques pour tel ou tel pays - la lutte contre le crime organisé au Monténégro, la clarté sur le fonctionnement de la démocratie en Albanie - en soulignant que certains pays sont plus avancés que d'autres.
Le cas de la Serbie est particulier. À deux reprises, y compris devant le Parlement serbe, le commissaire Stefan Füle a précisé ce que la Commission attend pour exprimer à la fin de l'année un avis positif sur l'adhésion et pour proposer éventuellement l'ouverture des négociations. Tout en reconnaissant que Belgrade a renforcé son cadre législatif dans la bonne direction, le commissaire a affirmé: « Il nous faut plus, beaucoup plus », en indiquant les domaines ou des réformes sont indispensables (voir notre bulletin n° 10348). Le Parlement européen s'est lui aussi exprimé récemment avec des remarques largement analogues.
On le voit, il n'y a aucun rapport entre les situations réelles et les conditions à satisfaire d'une part et le ton agressif de M. Orban pour réclamer des adhésions rapides de l'autre.
Le cas particulier de la Bosnie-Herzégovine mérite quelques remarques spécifiques.
Bosnie-Herzégovine: erreur dès le départ ? Par l'une de ses déclarations les plus explicites, Catherine Ashton a sèchement critiqué une décision du parlement de la République Srpska en faveur d'un référendum par lequel le peuple s'exprimerait sur la structure et le fonctionnement de la Bosnie-Herzégovine et sur l'autonomie de la Bosnie dans ce cadre. Mme Ashton affirme que ce comportement éloigne cet État dans son ensemble de l'adhésion à l'UE: seul un dialogue politique constructif entre les entités qui composent la Bosnie-Herzégovine permettrait d'entamer les réformes nécessaires pour progresser sur la voie de l'intégration européenne (voir notre bulletin n° 10360). Ce qui signifie en clair que, dans la situation actuelle, la voie de l'adhésion est fermée. Or, je me demande si la première responsable de la situation actuelle n'avait pas été une certaine rhétorique de l'UE, qui a voulu réunir dans un État artificiel des entités différentes, qui ne se considéraient pas du tout comme un ensemble et ne le deviendront jamais.
David Owen, ancien ministre britannique des Affaires étrangères, avait été l'envoyé spécial de l'UE en Bosnie de septembre 1992 à mai 1995, et après avoir quitté cette fonction avait affirmé que la création de la Bosnie-Herzégovine avait été une erreur grossière. Cet État rassemble trois populations différentes - croate, serbe et bosniaque - qui s'étaient combattues de manière très cruelle et qui n'aspiraient qu'à rejoindre leur ethnie. C'était géographiquement impossible, tant les populations étaient mélangées et la subdivision territoriale impraticable. Mais M. Owen avait estimé qu'il aurait été préférable d'accepter les résultats des conflits passés et laisser la division s'opérer sur ces bases douloureuses, plutôt que créer un État artificiel ingérable. Le résultat est là. Mme Ashton devrait comprendre que la structure retenue était erronée et que l'UE avait ses responsabilités, et rechercher une solution au lieu de condamner la population bosniaque.
(F.R.)