Innovations significatives. Le document de Notre Europe sur le nouveau partenariat euro-américain, commenté dans cette rubrique ces derniers jours, ne tient pas compte des innovations introduites par le Traité de Lisbonne dans le fonctionnement de l'Union. Attitude prudente en attendant les effets de ce traité, ou scepticisme sur ses résultats ? À mon avis, le traité a introduit des changements institutionnels qui peuvent contribuer à la récupération de la liberté d'action et de l'autonomie de l'Europe, objectif prioritaire du nouveau partenariat euro-américain préconisé. Deux aspects essentiels sont à prendre en considération:
1. Le Conseil européen est aujourd'hui une institution, avec des pouvoirs de décision et la responsabilité de donner à l'UE les impulsions nécessaires à son développement et d'en définir les orientations et les priorités politiques générales. Certes, il exerçait déjà en partie ces fonctions, mais de manière informelle, et ses orientations n'étaient pas toujours claires. Les chefs participent désormais directement et officiellement à la définition des politiques communautaires. Pour la politique étrangère, leur responsabilité est tellement explicite que les ministres des Affaires étrangères se sont interrogés sur le rôle qui leur reste, au point, selon certains parmi eux, de traverser une crise existentielle (voir notre bulletin n° 10098). Le Conseil européen est tout autant déterminant dans le domaine économique et financier; le Conseil ÉCOFIN lui a en pratique laissé la responsabilité de se prononcer sur les possibilités de soutien à la Grèce et sur certains aspects de la réglementation financière future qui touchent directement les relations avec les États-Unis. Le nouveau traité apporte en outre une réponse au moins partielle à la question célèbre d'Henry Kissinger sur le numéro de téléphone de l'UE ; à présent, l'interlocuteur stable du président des États-Unis existe.
2. Le Parlement européen détient de nouveaux pouvoirs essentiels, et il les utilise, notamment à propos des relations avec les États-Unis. Il a rejeté un projet d'accord jugé insuffisant et il a exprimé des exigences à propos d'un autre texte encore en discussion. Il est en mesure d'imposer sa volonté.
D'autres aspects pourraient être cités, mais ces exemples prouvent déjà que le Traité de Lisbonne a mis à la disposition de l'UE des instruments essentiels pour l'autonomie européenne face aux États-Unis.
Une frontière difficile à tracer. Ma dernière remarque constitue plutôt une félicitation à l'égard des responsables du document (y compris Nicole Gnesotto, vice-présidente de Notre Europe qui l'a rédigé et les coordinateurs du projet Gaëtane Ricard-Nihoul, Sami Andoura et Timo Behr), pour y avoir inclus le passage suivant: « La plus grande difficulté du partenariat consiste à savoir conjuguer, face à tel ou tel crise ou enjeu, la fidélité aux principes et les impératifs du pragmatisme. Cette tension est tout sauf rhétorique: c'est elle qui fait la grandeur (parfois) des politiques occidentales et c'est elle qui les soumet à la critique systématique des opinions publiques ». Défendre les principes, c'est à la fois obligatoire et assez simple: dès que les défenseurs des droits de l'Homme ont connaissance d'une infraction, d'une détention abusive, d'une limitation de la liberté de la presse, et ainsi de suite, ils ont raison de les dénoncer. Et les autorités politiques de l'UE, le Parlement européen en tête, ont raison de donner à la condamnation un caractère officiel et d'envisager des sanctions si le cas le mérite. Mais où se situe la frontière entre dénoncer/déplorer et sanctionner ?
Souvent, le Parlement européen ne sait pas bien tracer, à mon avis, cette frontière, par exemple lorsqu'il réclame l'interruption de certains projets de coopération avec un pays, voire la rupture, d'autant plus que dans d'autres votes plus ou moins concomitants, il réclame le renforcement des liens avec le même pays. « C'est un résidu de l'époque où le PE n'avait pas de vrais pouvoirs », m'a suggéré un protagoniste indiscutable de la construction européenne. Mais il n'y a pas que le Parlement qui est par moments excessif ou contradictoire: conjuguer la fidélité aux principes et le pragmatisme dans l'action n'est aisé pour personne. Certaines coopérations sont pratiquement inévitables, certains projets communs demandent des années, parfois des dizaines d'années, pour se concrétiser. Il suffira de citer le gazoduc sous la mer Baltique avec la Russie, ou le projet Nabucco avec la Turquie: la sécurité de l'approvisionnement énergétique de l'Europe en dépend. Comment conjuguer la fidélité aux principes et les impératifs du pragmatisme ? Notre Europe a posé le problème. Sans la prétention d'indiquer une solution toute faite, elle a quand même ajouté: « S'agissant par exemple de la démocratie, les exemples de l'Irak, de l'Afghanistan et même de l'Iran démontrent que sa promotion ne peut se fonder ni sur la force des armes, comme a parfois tendance à le penser l'Amérique, ni sur la magie des mots, comme le pensent trop souvent les Européens ».
Invitation à sortir de la guerre en Afghanistan et à ne pas l'envisager ailleurs ? (F.R.)