La Chine est de plus en plus, pour l'UE, un pays tiers comme les autres. Elle est unique, certes, pour ses dimensions, son histoire et sa civilisation ; depuis Marco Polo, la Chine était vue en Europe comme une entité mystérieuse et éloignée, d'où l'Europe avait notamment importé la soie, la porcelaine et l'acupuncture. Son entrée fracassante dans la production industrielle avait créé d'autres mythes: d'abord, celui de la Chine comme paradis de la délocalisation d'activités américaines et européennes, ensuite comme lieu privilégié de contrefaçons ou de produits peu sûrs. Le Sommet UE/Chine de la fin novembre s'est situé dans le contexte de la participation chinoise croissante à la gouvernance mondiale. Ceci ne signifie pas que les divergences sont aplanies, mais que les désaccords sont ouvertement discutés et reconnus, et qu'en même temps, certaines questions sont clarifiées et quelques malentendus surmontés. En schématisant, et en renvoyant à nos bulletins récents pour les détails, on peut constater les lignes de force suivantes:
1. Conférence sur le climat. Les Chinois seront présents à Copenhague au niveau le plus élevé et contribueront aux résultats. Les interprétations initiales de la rencontre au sommet Chine/États-Unis étaient fausses ou largement exagérées: M. Obama a ensuite annoncé la volonté de participer activement à la conférence et d'appuyer le principe d'engagements chiffrés, et les autorités chinoises ont exprimé devant la délégation européenne des orientations dans le même sens, tout en réclamant un traitement différencié pour les pays en développement (parmi lesquels la Chine continue à se situer).
2. Contre un G 2. La Chine a affirmé n'avoir aucune intention de constituer avec les États-Unis une sorte de G2 qui guiderait le monde. Elle rejette une telle formule avec autant d'envergure que l'Europe, en faveur d'un monde multipolaire. Une large part des media mondiaux s'était auparavant fourvoyée.
3. Taux de change. Le désaccord radical à propos de la monnaie chinoise subsiste. Pour l'UE, elle doit être réévaluée ; la Chine s'en tient au principe de la stabilité. Le seul progrès est que les deux parties en parlent ouvertement: l'UE avait chargé de cette démarche une délégation ad hoc comprenant le président de l'Eurogroupe, le président de la Banque centrale européenne et le commissaire européen compétent. La Chine établit de toute évidence un lien entre le taux de change de sa monnaie et les mesures protectionnistes qu'elle attribue à l'UE. La position et la déception de l'UE ont été clairement exprimées par M. Juncker dès son retour à Bruxelles (voir notre bulletin n° 10032).
4. Coopération et échanges. L'accent a été mis par la Chine sur les transferts de technologies relatives notamment à l'efficacité énergétique plutôt que sur le commerce de marchandises, en évitant, à ce niveau, les aspects polémiques tels que les mesures antidumping de l'UE ou le respect de la propriété intellectuelle par la Chine. Ces aspects sont quand même évoqués dans différents documents approuvés ; les divergences subsistent et concernent des aspects importants des relations réciproques.
Les grands dossiers laissés en marge. Le déroulement du Sommet a reflété globalement la normalisation des relations, impliquant notamment une certaine retenue dans les récriminations de nature politique: les sujets tels que les droits de l'Homme, la liberté de la presse, la situation au Tibet, sont évoqués, lorsqu'ils le sont, pour le principe, mais ils ne bloquent pas la coopération (ainsi qu'il arrive pour l'UE dans d'autres cas partiellement analogues, comme celui de la Russie ou de certains pays tiers méditerranéens).
Quelques aspects de la politique chinoise qui ne concernent pas directement les relations avec l'UE sont controversés mais ne sont pas discutés sur le plan bilatéral. L'achat par la Chine de vastes terres agricoles en Afrique ou dans des pays asiatiques, ses accords avec des pays africains impliquant en pratique la propriété de minerais et d'autres ressources naturelles pour de longues périodes, le pétrole que la Chine s'assure partout dans le monde (Nigeria, Soudan, Niger, Angola, Venezuela, Iran, etc.): on en discute dans des enceintes mondiales, comme la FAO, ou les grandes compagnies pétrolières occidentales s'en préoccupent, mais les Sommets bilatéraux les ignorent.
L'évolution en cours implique de nombreux aspects avec des répercussions parfois considérables sur l'économie européenne. Les attitudes des États membres sont parfois divergentes, les réactions des opérateurs économiques aussi. Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)