D'ici quelques heures devraient être connus les noms des deux personnalités qui permettront de répondre à la question célèbre d'Henry Kissinger: l'Union européenne, quel numéro de téléphone ? En réalité, cette définition est excessive. Le président stable du Conseil européen ne sera pas le président de l'Europe, comme on l'écrit trop souvent, et le Haut Représentant ne sera pas le ministre européen des Affaires étrangères: ce titre, il l'a perdu en route, dans le passage entre le Traité constitutionnel et le Traité de Lisbonne. Mais ce sont des décisions qui auront de vastes échos dans les media, donc dans les opinions publiques. On va parler partout de l'unité européenne et de sa signification, ce qui est positif car le principal ennemi de la construction européenne est l'ignorance de sa signification, de ses objectifs, de sa réalité.
La vérité et les apparences. Il est certain que, si les décisions tombent cette nuit, les critiques et le mécontentement dépasseront de loin la satisfaction et les éloges, car le nombre des déçus et des frustrés sera forcément supérieur à celui des satisfaits: face aux deux désignés, il y aura beaucoup plus de déçus ; c'est mathématique. Les fédéralistes protesteront si les désignés ne partagent pas leur foi, les partisans de personnalités fortement engagées critiqueront le choix d'hommes de compromis, les organisations féminines se plaindront si l'un des deux désignés n'est pas une femme. Mais les gens sauront que l'Europe existe et que toutes les opinions peuvent s'exprimer, ce qui n'est pas le cas partout dans le monde.
Cette rubrique ne participe pas au jeu des pronostics. Notre bulletin rend compte régulièrement, avec équilibre, des évolutions et des prises de position significatives, et cette nuit même une édition spéciale rendra compte des résultats du Sommet. Pour le moment, chaque déclaration publique comporte un élément tactique, et tout homme politique sait cacher ses intentions s'il l'estime opportun. Jusqu'à quel point l'appui britannique officiel à Tony Blair est-il sincère ? La Présidence suédoise est-elle vraiment prête à recourir au vote à la majorité, si nécessaire, ou est-ce une forme de pression sur qui hésite ? On pourrait multiplier les exemples. En outre, toute phrase des candidats est surexploitée et utilisée comme arme polémique. On l'a vu à propos de l'intention, attribuée à M. Van Rompuy, d'envisager un « impôt vert » européen dont les recettes financeraient en partie les politiques communautaires ; cette rumeur a suscité une série de réactions et les vives protestations des conservateurs britanniques. Or, il paraît qu'en réalité le Premier ministre belge n'a parlé que d'une réflexion à ouvrir sur le financement futur de l'UE ; et il est connu que toute hypothèse en cette matière requiert l'unanimité des États membres. Mais c'était l'occasion rêvée pour rouvrir la querelle sur la nature du président stable du Conseil européen: un leader prêt à lancer des initiatives et à impulser des orientations nouvelles, ou un simple organisateur des travaux des chefs d'État ou de gouvernement ? Les partisans de cette deuxième formule ont saisi l'occasion pour lancer un avertissement.
Procédures contestées, équilibres à respecter. Les procédures en cours ont suscité beaucoup de reproches: manque de transparence, modalités peu démocratiques, négociations secrètes, conclaves téléphoniques. Ces reproches sont en partie justifiés. Des formules ont été proposées ou envisagées pour y remédier, comme des auditions publiques des candidats ou un débat ouvert entre les décideurs.
Mais le respect de certaines exigences d'équilibre est indispensable. Ainsi que l'a rappelé le Premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt, qui a la responsabilité de préparer les décisions en tant que président du Conseil européen, il est indispensable de respecter notamment: a) l'équilibre entre les tendances politiques, en tenant compte des nominations déjà acquises (président de la Commission, président du Parlement européen) ; b) l'équilibre géographique, avec la même remarque ; c) l'équilibre hommes/femmes.
Et j'en oublie. Des appels ont été lancés afin qu'il soit quand même tenu compte aussi d'autres exigences fondamentales telles que: le respect de la «méthode communautaire» avec l'équilibre entre les trois grandes institutions politiques et le rôle de moteur qui revient à la Commission européenne ; la foi européenne des personnalités choisies (le président stable du Conseil européen doit être « voué à la cause européenne et issu d'un pays qui souscrit à toutes les politiques européennes ») ; la volonté de réaliser les objectifs d'intégration clairement indiqués dans le Traité de Lisbonne lui-même. J'ai ainsi cité l' appel publié dans tous les États membres avec les signatures de personnalités qui ont « fait l'Europe » sur le terrain, comme Jacques Delors, Étienne Davignon, Romano Prodi, etc. et de personnalités revêtant des fonctions de premier plan dans l'UE ou ailleurs, comme Pascal Lamy, Jerzy Buzek, etc. On devrait savoir cette nuit jusqu'à quel point il aura été possible de concilier les différentes exigences.
(F.R.)