Heureuse initiative, celle du groupe socialiste du Comité des Régions, d'avoir invité la semaine dernière Olivier de Schutter, rapporteur de l'ONU sur la sécurité alimentaire mondiale. Cette rubrique a rendu compte à deux reprises (bulletins N° 9872 et 9873) de l'importance de ses travaux, qui condamnent radicalement les politiques suivies jusqu'à hier au niveau mondial dans le domaine agricole, axées en priorité sur la libération du commerce, la concurrence illimitée, l'encouragement aux pays pauvres à produire pour l'exportation en développant les monocultures (avec le résultat de tuer leur agriculture de subsistance en les rendant totalement dépendants des importations pour leur alimentation). Cette rubrique critique depuis longtemps ces orientations ; grâce à M. De Schutter, les critiques ne représentent plus la simple opinion d'un journaliste mais figurent dans des textes officiels de l'ONU, et sont introduites dans le débat communautaire.
Aberrations dénoncées. Tout en disposant à peine d'une demi-heure pour s'exprimer (une polémique interne sur la création au CdR d'un secrétaire général adjoint avait réduit le temps prévu pour le débat agricole…), M. De Schutter a expliqué l'essentiel. À son avis, le monde est en train de perdre la bataille contre la famine, si les politiques agricoles et commerciales ne sont pas radicalement révisées. Alors que la population mondiale continue à progresser de manière inexorable, la capacité de production agricole n'augmente que très faiblement, voire même elle diminue, car les marges d'expansion qui existaient dans les dernières décennies du siècle passé sont largement épuisées. S'y ajoute l'instabilité des prix provoquée par la spéculation, qui a envahi même le secteur alimentaire où autrefois elle était minime. En même temps, l'écart des revenus s'est énormément élargi au détriment des classes sociales les plus démunies, et le libre-échange a écrasé les petits producteurs des pays pauvres, les obligeant à quitter les campagnes et provoquant le gonflement monstrueux des grandes villes. Face à cette évolution désastreuse, l'expansion de la production agricole mondiale n'est plus un remède suffisant: il est indispensable en même temps de créer des « politiques sociales distributives », modifier les méthodes de production qui épuisent la nature, empêcher la concurrence ruineuse des pays grands exportateurs au détriment des pays pauvres. Les paysans de ces pays doivent acheter les fertilisants, les semences, etc. aux prix de détail et on leur paie la production au prix de gros. S'y ajoute la tendance récente de certains pays à acheter, ou à louer à long terme, les terres des pays pauvres.
Les remèdes indispensables. Il n'y a peut-être pas beaucoup de nouveautés dans cette analyse, mais la dénonciation ferme et explicite des causes, y compris du dogme du libre commerce des produits alimentaires dans le monde, est nouvelle. Le «droit à l'alimentation» reconnu par les règles de l'ONU ne pourra se concrétiser que par la révision radicale de tous les aspects cités, accompagnée par des politiques agricoles appropriées des pays pauvres eux-mêmes, en Afrique comme ailleurs (souvent, les populations locales sont responsables de la déforestation et d'autres aberrations). Les écarts excessifs entre les prix payés aux producteurs et les prix à la consommation doivent être réduits. M. De Schutter estime aussi indispensable de créer quelques réserves mondiales de denrées alimentaires ; rien de colossal: des quantités modestes à la disposition du PAM auraient un effet important sur la stabilité des prix mondiaux et contre la spéculation.
Si tous les pays pouvaient se payer une PAC… En réponse à une question sur la politique agricole européenne (la PAC), M. De Schutter a reconnu qu'elle avait provoqué parfois quelques effets négatifs dans certains pays pauvres, à cause des subventions à l'exportation entraînant une concurrence déloyale aux producteurs locaux ; mais cette époque est révolue, l'UE ayant largement supprimé, ou étant en train de supprimer, ces mécanismes. Sur un plan général, avec les corrections introduites en cours de route, la PAC a apporté à l'Europe une autosuffisance alimentaire substantielle et la stabilité des prix, et elle agit de plus en plus pour la protection de la nature, la qualité des produits et la défense des productions traditionnelles. Ce serait, à son avis, la voie à suivre partout, si tous les pays en avaient les moyens….
Les orientations que les documents de M. De Schutter préconisent auraient des répercussions directes sur les politiques commerciales mondiales. Il a consacré à cet aspect un rapport spécifique sur la compatibilité entre le régime du commerce international et le droit à l'alimentation, reconnu par l'ONU. À rapport spécial, commentaire spécial dans cette rubrique. Ce sera pour demain.
(F.R.)