Ce qui est souhaitable n'est pas toujours possible. L'affirmation des droits de l'Homme, le respect du droit d'asile et les problèmes de l'immigration représentent des domaines dans lesquels un certain degré d'insatisfaction et d'indignation est normal, je dirais presque qu'il est obligatoire. Les personnes et les organismes qui en assument la tâche ne s'en privent pas. C'est très bien ; les lacunes doivent être dénoncées.
Mais il faut aussi comprendre que ce qui est souhaitable n'est pas toujours possible. Le ministre français des Affaires étrangères se heurte souvent à cette contradiction, et il ne le cache pas. M. Kouchner avait acquis sa célébrité au plan mondial par son action retentissante en défense des droits de l'Homme ; il reconnaît aujourd'hui qu'en dirigeant la politique étrangère de son pays, il doit parfois, au nom de la realpolitik, faire partiellement abstraction de ses convictions et de ses idéaux. De façon analogue, certaines prises de positions des organismes spécialisés dans la défense des droits de l'Homme sont parfois irréalistes ou velléitaires, ou bien elles négligent le respect de la civilisation européenne.
Prétentions excessives. Par exemple, l'un de ces organismes a rejeté radicalement l'hypothèse que l'UE envisage le retour forcé des immigrants illégaux vers le pays de transit, en faisant valoir les raisons suivantes: « Aucun des pays d'Afrique du Nord ou du Moyen-Orient - soit les principaux pays de transit - n'est en mesure de garantir la protection des droits des migrants. La pratique de la détention arbitraire et de la torture est courante dans nombre d'entre eux, et quasiment toutes les législations de ces pays criminalisent le séjour et le franchissement irrégulier de leurs frontières. » Conclusion: l'Europe devrait accueillir et garder tous ceux qui arrivent. Si les pays de transit pratiquent des législations inadmissibles, c'est à l'UE d'en assumer obligatoirement le fardeau ! Encore plus radicale serait la solution pour les victimes de législations sexuelles punitives: l'UE devrait concéder automatiquement le droit d'asile (avec ce qu'il implique en matière de soutien non seulement juridique mais aussi matériel) à tous les immigrés qui se déclareraient homosexuels, car aucun des pays d'origine ou de transit ne reconnaît leurs droits. Il suffirait donc aux originaires de la rive Sud de la Méditerranée de se déclarer homosexuels pour avoir droit à l'asile. Combien de millions d'abus deviendraient possibles ?
Pour les jeunes femmes et les fillettes, le risque de l'excision serait une raison suffisante pour que le droit d'asile soit automatique. Généreux, mais impensable. 28 pays africains pratiquent encore, dans des proportions différentes, les mutilations génitales féminines ; des dizaines de millions de femmes en sont menacées. Comment l'UE pourrait-elle octroyer à toutes le droit d'asile ? Sans oublier que parfois les excisions sont pratiquées en Europe même, à l'initiative des parents. Il me semble évident que la réponse correcte de l'Europe doit être double: faire de son mieux pour convaincre les 28 pays en cause d'abandonner et aussi de punir cette pratique chez eux, et appliquer rigoureusement les lois européennes sur le territoire communautaire. L'excision, c'est la mutilation d'un enfant ; aux juges de dire la peine pour ce crime, et l'appliquer. Je ne porte pas de jugements sur les mœurs et les traditions d'autrui ; l'âge et l'expérience m'ont appris à ne pas juger les autres, et je sais que certains comportements européens sont condamnés ailleurs. Mais ici, ce sont les lois européennes qui s'imposent, les mœurs européennes qu'il faut respecter.
Limites de tolérance. J'ai l'impression que l'Europe est déjà en train de dépasser les limites de tolérance acceptables. La décision récente des autorités britanniques d'interdire l'accès au Royaume-Uni du parlementaire néerlandais Geert Wilders devrait sonner l'alerte. Ce n'est pas cette décision en elle-même qu'il faut critiquer, car les autorités sont bien obligées de se préoccuper des risques de désordres annoncés, et les éviter. Ce qui est grave, c'est que le pays qui a enseigné à tous la liberté d'expression soit maintenant obligé de ne pas la respecter, d'interdire la présentation d'un film. Il est peut-être ignoble, ce film, je n'en sais rien. Mais être obligé à en expulser l'auteur, c'est trop. Un autre pays de liberté, le Danemark, s'était trouvé dans une situation analogue avec l'affaire des caricatures publiées par un journal respectable et respecté.
Le « dialogue des cultures » qu'on entend développer ne doit pas se limiter à quelques professeurs qui débattent entre eux, mais devenir une réalité dans la rue. Les défenseurs des droits de l'Homme devraient prendre en considération cet aspect et condamner avec la même vigueur tous les abus, où qu'ils se produisent et quel qu'en soit le responsable. L'Europe a le droit de sauvegarder sa culture et sa civilisation.
(F.R.)