Les hasards du calendrier ne représentent pas une garantie. La présidence stable du Conseil européen est une exigence incontournable. Les considérations qui suivent ne visent aucunement à la mettre en cause, mais simplement à indiquer qu'elle implique de nombreux problèmes qui ne seront pas résolus en évitant tout simplement d'en parler. L'innovation introduite par le Traité de Lisbonne est indispensable et même urgente pour des raisons claires, qui ont d'ailleurs déjà été évoquées dans cette rubrique. Faut-il les rappeler ?
Sous le régime de la présidence semestrielle, seuls les «hasards du calendrier» ont rendu possibles les deux résultats les plus spectaculaires obtenus par la présidence qui se termine. Le premier exemple concerne le conflit en Géorgie. Ni la présidence précédente (Slovénie) ni celle qui va commencer (République tchèque) n'auraient eu la possibilité de se faire entendre tout de suite par M. Poutine et M. Medvedev, d'être reçus à Moscou et d'obtenir un cessez-le-feu immédiat ; le conflit se serait prolongé et étendu avec le risque (compte tenu de la position des États-Unis) de conséquences imprévisibles. Idem face à la crise financière: Nicolas Sarkozy a amené le président Bush à réunir d'urgence à Washington le G 20 qui a pu amorcer, avec la participation des organismes monétaires internationaux, une réaction mondiale urgente. Dans les deux cas, le président du Conseil européen s'est exprimé au nom de l'UE et il a exigé que le président de la Commission et d'autres représentants des institutions communautaires soient à ses côtés. Quelques semaines plus tôt ou plus tard, l'UE n'aurait pas pu jouer le rôle qui a été le sien. Le président slovène l'a reconnu, en se demandant ce qu'il aurait pu faire si le conflit en Géorgie avait éclaté en juin plutôt qu'en août.
Sortir de l'absurde. Il faut sortir de cette situation absurde dans laquelle le visage de l'Europe au niveau le plus élevé change tous les six mois, et le président des États-Unis demande parfois à ses conseillers de lui indiquer le nom de son interlocuteur du jour. M. Sarkozy vient de déclarer devant le Parlement européen: « ce qui manque à l'Europe, ce ne sont pas des institutions, ce sont des visages ».
Réfléchir aux inconvénients. Bienvenue, donc, à la présidence stable. Mais sans illusions. Elle permettra de répondre à la question sardonique, toujours évoquée, de Henry Kissinger: « L'Europe, quel numéro de téléphone ? » Mais l'existence en elle-même de la nouvelle fonction ne résoudra pas le problème de fond, car son efficacité est subordonnée à d'autres facteurs. Le Traité de Lisbonne stipule que le président stable du Conseil européen ne couvrira aucune autre fonction ; il ne sera plus, comme actuellement, le président de son pays d'origine. L'intention est bonne, marquer que c'est un «emploi à plein temps » ; mais les inconvénients sont sérieux. Au sein même du Sommet, un président ne représentant pas son pays et n'étant pas issu du suffrage universel, ne risquera-t-il pas d'être considéré comme un simple «organisateur des réunions», un chairman davantage qu'un président ? C'est d'ailleurs en ce sens que le Parlement européen paraît orienté. Mais quel serait le poids dans le monde d'un chairman simple organisateur des Sommets ? Nicolas Sarkozy aurait-il été écouté comme il l'a été s'il n'avait pas été en même temps président de la République française ? Une réponse possible serait que le président stable soit élu par le peuple européen dans son ensemble au suffrage universel… Ou bien qu'il ait la faculté de désigner l'un des membres du Conseil européen pour le représenter dans des missions spéciales allant au-delà de la simple fonction représentative…On peut aussi se demander lequel des présidents nationaux actuels serait disposé à quitter sa fonction pour occuper la nouvelle.
Il faudra réfléchir et inventer quelque chose pour que le résultat recherché soit atteint.
Éviter la « tentation impériale ». Mais il faudra éviter en même temps que le président stable puisse donner l'impression, surtout aux petits pays, que l'UE se donne une sorte d'empereur démocratique. Certains pays est-européens sont particulièrement susceptibles à cet égard. Leur slogan est connu: on s'est libéré du joug de Moscou, ce n'est pas pour glisser sous le joug de Bruxelles. Nicolas Sarkozy, après une période initiale où l'élan l'avait amené à lancer quelques initiatives sans avoir procédé à une discussion commune (l'Union euro-méditerranéenne !) - et son ton pouvait paraître un peu impérial, a fait beaucoup d'efforts pour montrer son respect à la fois des opinions et des intérêts de tous les États membres, et des institutions et des procédures communautaires. Il est toutefois évident que la réponse aux risques et aux perplexités ne réside pas dans l'évolution d'un homme, quel qu'il soit, mais dans le renforcement des institutions communes et des mécanismes européens (pouvoirs du Parlement, codécision PE/Conseil, vote majoritaire régi par la « double majorité », autonomie de la Commission, etc.), inscrit dans le Traité de Lisbonne. On revient ainsi au point de départ: le Traité de Lisbonne d'abord, le restant suivra.
(F.R.)