Résultat logique. Le Sommet UE-Russie de vendredi dernier s'est conclu de la seule manière raisonnable entre deux interlocuteurs qui savent que l'exigence de coopérer est incomparablement plus forte que les divergences (d'ailleurs inévitables dans une relation si complexe). Chaque partie garde ses positions sur les points de désaccord, que ce soit l'intégrité territoriale de la Géorgie ou certains aspects de la coopération énergétique, mais la reprise immédiate des négociations sur le nouvel accord de partenariat est acquise (voir l'ample résumé des résultats du Sommet dans notre bulletin précédent). Même sur l'aspect politiquement le plus délicat, qui s'est ajouté au programme après l'annonce de l'intention russe d'installer des missiles à Kaliningrad, M. Medvedev et M. Sarkozy ont indiqué une orientation commune allant dans le sens de l'apaisement. Cette orientation ne représente pas du côté européen une position officielle et encore moins une décision, car elle implique les États-Unis et les gouvernements de Varsovie et de Prague (ces derniers ont logiquement réagi, voir les pages suivantes de ce bulletin), mais c'est une indication qui a son poids et qui pourrait représenter un message au nouveau président américain.
La Lituanie doit comprendre. La décision opérationnelle la plus significative est la constatation que les négociations sur le nouvel accord de partenariat vont reprendre sans tarder (le 2 décembre, a indiqué la Commission européenne). Les États membres d'abord réticents, comme le Royaume-Uni, la Pologne et quelques autres, se sont en définitive ralliés à l'évidence de l'opportunité de cette relance. Un seul État membre, la Lituanie, a maintenu sa position négative, mais déjà avant le Sommet le président en exercice du Conseil Relations extérieures, M. Kouchner, avait constaté que 26 États membres sur 27 étaient d'accord, et que c'était plus que suffisant. Les juristes avaient indiqué auparavant qu'une décision positive unanime du Conseil n'était pas nécessaire car il n'y avait jamais eu de décision formelle de suspendre les négociations: c'est la Commission européenne qui les conduit, et le consensus politique du Conseil était plus que suffisant. Le gouvernement lituanien devrait comprendre à quel point sa position était inadaptée et contraire aux intérêts de son pays même ; seulement dans le cadre européen ses préoccupations (justifiées) peuvent être efficacement défendues face au colosse russe. Comment la Lituanie toute seule pourrait-elle se faire écouter à Moscou ? Elle doit s'appuyer sur l'UE, laquelle d'ailleurs dans le Sommet de vendredi a évoqué les problèmes énergétiques lituaniens, et M. Medvedev a promis que la Russie en tiendra compte.
Le problèmes de fonds subsistent… La relance des négociations sur le nouveau partenariat est essentielle pour les deux parties et même pour le monde entier, mais elle ne signifie évidemment pas que les problèmes de fonds sont réglés. Les questions fondamentales restent sur le tapis ; elles sont nombreuses et difficiles: régime commercial (y compris les obstacles qui retardent l'adhésion russe à l'OMC), conditions des investissements et réciprocité, et bien entendu le dossier de l'énergie. Les règles à définir dans ce domaine détermineront non seulement les relations bilatérales entre l'UE et la Russie, mais elles impliquent directement les Républiques de l'ancienne URSS devenues autonomes, la mer Noire, le régime juridique de la mer Caspienne, l'Iran, l'Irak, la Turquie et donc aussi la Méditerranée. Les attitudes actuelles paraissent positives ; les deux parties sont conscientes que l'intérêt à s'entendre est réciproque ; l'UE a besoin des sources énergétiques russes mais la Russie a tout autant besoin de la certitude de ses débouchés et de la coopération technologique européenne.
... mais la bonne volonté est réciproque. Ainsi que l'a déclaré le négociateur européen de l'accord, Eneko Landaburu, l'UE pourrait à la limite trouver des sources d'approvisionnement ailleurs mais la Russie n'a pas d'autres débouchés stables et sûrs que le marché européen. Quelques gestes indiquent la volonté réciproque de s'entendre, comme la décision de Moscou de suspendre l'augmentation de la taxe sur les exportations de bois (vitales pour la Finlande), ou la disponibilité annoncée à alimenter en gaz le projet Nabucco, même s'il évite le territoire russe. Tout est à négocier mais les conditions sont favorables. Si l'UE est pressée, la Russie l'est tout autant car son économie est frappée de plein fouet par la crise financière.
Sur le plus politique et stratégique, la bonne volonté semble analogue. Les divergences politiques qui subsistent et qui pour certains aspects (comme l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie) ont été explicitement rappelées par le Sommet, vont de pair avec les initiatives visant l'apaisement, comme la suggestion de geler parallèlement le projet de bouclier antimissile dans les pays de l'UE et le projet de missiles tactiques russes à Kaliningrad, suggestion sur laquelle cette rubrique reviendra demain.
(F.R.)