Initiative absurde. La création d'un réseau européen des Non au Traité de Lisbonne représente, à mon avis, du point de vue européen, l'initiative la plus absurde et illogique qui soit. On pourrait la comprendre de la part des forces politiques qui s'opposent carrément à l'unité de l'Europe ; leur position est claire et tout à fait licite. Mais ceux qui ont pris l'initiative du cartel des Non (voir cette rubrique dans notre bulletin n° 9761) affirment être favorables à la construction européenne, mais à une construction européenne qui soit différente de celle qui existe et de celle qui résulterait du Traité de Lisbonne. Je préfère l'attitude du rejet radical que l'hypocrisie de qui s'efforce de faire croire qu'il est pour l'Europe tout en rejetant les progrès. Les évolutions récentes les plus spectaculaires justifient l'affirmation qui précède. Je m'en explique.
Les hasards du calendrier ne se reproduisent pas. Le monde entier s'est félicité des résultats de l'action européenne dans les deux drames planétaires de ce semestre: le conflit Russie/Géorgie et la crise financière. À l'intérieur comme à l'extérieur de l'Europe, il a été reconnu que c'est l'UE en tant que telle qui a rendu possibles la fin immédiate d'une guerre et une réaction efficace à l'écroulement bancaire. Et bien, rien de semblable ne sera plus possible à partir de janvier prochain si le Traité de Lisbonne n'est pas ratifié.
Pour l'affaire géorgienne, cette rubrique a souligné dès la fin août (bulletin n° 9729), alors que personne n'en parlait, et précisé le 10 septembre (bulletin n° 9736), que seuls les hasards du calendrier applicable aux présidences tournantes du Conseil européen ont permis la rapidité et l'efficacité de l'intervention de l'UE. Rencontre immédiate à Moscou du président du Conseil européen, du président de la Commission et du Haut représentant pour la politique étrangère avec M. Poutine et M. Medvedev, plan en six points, etc. M. Sarkozy avait pu se faire entendre immédiatement par les chefs de la Russie, et se faire écouter ; rien de tel n'aurait été possible deux mois plus tôt ou quelques mois plus tard.
Situation analogue à propos de la crise financière: sommets successifs des membres européens du G8 et des pays de l'euro, rencontre avec le président américain, et ainsi de suite. Comment les organismes cités auraient-ils pu être convoqués par un pays qui ne fait pas partie du G8 ou qui ne participe pas à l'euro ?
Voici la liste des pays qui présideront le Conseil européen en l'absence du Traité de Lisbonne: République Tchèque, Suède, Espagne, Belgique, Hongrie, Pologne, Danemark, Chypre, Irlande, Lituanie, Grèce. On arrive ainsi au premier semestre 2014. Ce sont tous des pays plus que respectables, parfois à l'avant-garde de la construction européenne, parfaitement en mesure de présider les Conseils communautaires (mieux que les grands pays, parfois, grâce à leurs possibilités et capacités de compromis et d'arbitrage), mais avec moins de visibilité et d'arguments pour se faire entendre dans le monde au niveau le plus élevé, et le cas échéant, pour indiquer la voie à suivre. Seules les innovations institutionnelles du Traité de Lisbonne peuvent modifier cette situation: président stable du Conseil européen, président du Conseil Relations extérieures qui soit en même temps vice-président de la Commission. La stabilité qui existe, avec les résultats qu'on connaît, dans la présidence du Groupe de l'euro (M. Juncker) sera ainsi étendue à d'autres rôles essentiels ; et l'Europe gagnera en efficacité et visibilité.
La carte européenne. Il faut aussi souligner que le président actuel, Nicolas Sarkozy, a joué totalement la carte européenne, dans les actions citées et dans d'autres. Il s'est toujours fait accompagner par le président de la Commission et, selon les sujets, par le Haut représentant « politique étrangère » ou le président du Groupe de l'euro. Son statut de président de la République française facilitait ses initiatives (ainsi que le ferait, par exemple, le statut de chancelier d'Allemagne), mais il a compris qu'en définitive, les résultats sont possibles parce qu'il s'exprime au nom de l'UE, de sa force politique, économique et historique.
Sans le Traité de Lisbonne, ceci disparaît. Et des arguments analogues existent à propos de l'énergie (une politique commune deviendra possible), de la défense (entre les États membres qui le souhaitent), et dans bien d'autres domaines. Quand on pense aux motivations fausses ou insignifiantes, égoïstes ou mesquines, qui ont amené une majorité d'Irlandais à voter contre…
Les motivations de la coalition des « non » ne valent pas davantage. En renforçant l'aspect démocratique et le rôle du Parlement européen, le Traité de Lisbonne permettra à chacun de se battre pour ses idées et ses orientations politiques, avec la possibilité de les faire prévaloir si les électeurs les suivent. Qui croit à la démocratie et à l'Europe ne peut que soutenir le « oui ». (F.R.)
Session plénière du Parlement européen