À la recherche du point d'équilibre. Comment les chefs d'État ou de gouvernement vont-ils définir le point d'équilibre entre deux exigences partiellement contradictoires à propos du problème irlandais ? La majorité du Parlement européen exige que les ratifications du Traité de Lisbonne soient achevées avant les prochaines élections européennes (en pratique, en mars au plus tard), sans quoi toute campagne électorale pro-européenne s'effondrerait avant de commencer. La plupart des États membres sont en revanche davantage sensibles aux exigences de prudence que fait valoir le gouvernement irlandais, qui veut éviter le risque d'être désavoué une deuxième fois par le peuple, avec comme résultat ou bien l'enterrement du Traité de Lisbonne, ou bien la naissance officielle de l'Europe à deux vitesses (et l'Irlande située parmi les moins ambitieux).
Avec le soutien de Declan Ganley… Des raisons valables justifient à première vue l'une comme l'autre thèse. Consulter une deuxième fois le peuple irlandais, c'est une tâche délicate, et la responsabilité de choisir le moment et les modalités revient aux autorités nationales. Mais l'hypothèse d'un Parlement européen dont la majorité serait eurosceptique et « souverainiste » n'est pas une invention de M. Lamassoure ; le même souci a été exprimé par MM. Brok et Mendez de Vigo au nom du groupe PPE (voir notre bulletin n° 9758). D'ailleurs, les forces politiques concernées ne s'en cachent pas, et elles n'auraient aucune raison de le faire. La première page de la revue « L'Indépendance », éditée par le groupe politique du PE Indépendance/ Démocratie, est entièrement consacrée à un article de son directeur, le parlementaire européen Paul-Marie Coûteaux, dont le titre est explicite: « Création d'un réseau européen des Non ». Je lis: « Le camp des Non au Traité de Lisbonne s'organise à vive allure à l'échelle européenne (…) Le sémillant Declan Ganley a annoncé la création d'un réseau européen de tous les Non, l'objectif étant de présenter des candidats dans un très grand nombre de pays névralgiques lors des européennes de juin prochain ». M. Coûteaux rappelle que M. Ganley n'avait ménagé ni son temps ni ses moyens personnels dans la campagne référendaire irlandaise, avec le succès que l'on vit. Et il annonce: « Son intention est d'élargir la campagne aux dimensions de toute l'Europe et de transformer les prochaines européennes en un vaste référendum sur Lisbonne ; il ne s'agit rien moins que d'envoyer à Bruxelles et Strasbourg une majorité de députés euro-réalistes». Et il conclut: « Pour la première fois depuis quinze ans, nous menons le jeu ; la victoire est à la portée de nos mains ! ».
On n'ose plus défendre l'Europe unie ! Tout est licite et par ailleurs explicitement annoncé dans ce qui précède: c'est une campagne électorale anticipée. L'ambition de conquérir la majorité au sein du PE est, bien sûr, légitime, et d'ailleurs dans le dernier numéro de la revue « souverainiste », je n'ai trouvé que trois exemples de ce qu'on peut considérer comme une entorse à la vérité ou à la loyauté de l'information. La question n'est donc pas là, mais dans la constatation que les eurosceptiques s'organisent et s'efforcent de profiter du moment favorable, alors que les pro-européens piétinent et, dans la crainte de paraître déconnectés de la marée montante des critiques à l'encontre de l'UE, ils acceptent même les accusations les plus injustifiées et ne réagissent pas à la tendance d'attribuer à l'Europe toutes les lacunes et les désagréments, même lorsque c'est justement l'unité de l'Europe qui contribue à surmonter les difficultés. C'est une revue américaine, Time, qui a récemment résumé en 20 points ce que la construction de l'Europe unie a apporté aux Européens. Au-delà des 60 années de paix (une situation que les États membres n'avaient jamais connue auparavant), Time cite notamment: la politique agricole qui a préservé les paysages et rétabli l'autonomie alimentaire du continent ; le dépassement du retard économique par plusieurs États membres (dont l'Irlande) ; l'espace Schengen où les frontières ont disparu ; l'extension des « droits fondamentaux » à des millions de citoyens qui n'en bénéficiaient pas ; le programme Erasmus pour les étudiants ; le nettoyage des plages européennes ; les progrès en matière de sécurité alimentaire ; l'extension à l'Est de la démocratie et de la liberté, sans oublier la possibilité offerte à la presse britannique de raconter à ses lecteurs, à propos de la construction européenne, un grand nombre d'histoires amusantes mais - précise Time - presque toujours fausses.
Le Conseil européen parviendra-t-il à concilier les deux exigences: tenir compte de la demande irlandaise de prolonger le délai pour définir la voie à suivre, et terminer en mars au plus tard les ratifications du Traité de Lisbonne ? On le saura en fin de semaine. L'Irlande n'est d'ailleurs pas le seul État membre en retard, on le sait. Andrew Duff, nouveau président de l'Union des Fédéralistes européens, vient de déclarer: « la priorité clé pour 2009 demeure la ratification du Traité de Lisbonne ». Sera-t-il entendu ?
(F.R.)