Le chœur des lamentations qui a accueilli les résultats du Sommet de la FAO (Food and Agriculture Organisation) de la semaine dernière a été plutôt pénible. Il était irréaliste d'espérer qu'il en sorte une stratégie opérationnelle contre l'explosion des prix et les risques de pénuries alimentaires, car il n'y avait d'accord ni sur les causes, ni sur les responsabilités ni sur les remèdes appropriés. Les débats ont été vides et démagogiques, les commentaires encore plus. Même le Vatican a cédé à la tentation des excommunications.
La vérité dérange. L'échec partiel était prévisible. La Banque mondiale, le FMI et l'OMC avaient présenté un long document commun qui réclamait tout et son contraire, en oubliant leurs responsabilités dans les difficultés actuelles, les deux premiers ayant encouragé les pays pauvres à développer la monoculture pour l'exportation (et financé des projets en ce sens), le troisième ayant prôné le libre-échange total des produits agricoles. Les trois organismes recommandent à présent des banalités évidentes ou démagogiques: fournir aux pays pauvres semences, engrais et services vétérinaires ; introduire la sécurité sociale et l'assurance contre les risques pour leurs petits agriculteurs, et ainsi de suite. Des affirmations de bon sens qui ne coûtent rien. Le secrétaire général de l'ONU a été tout aussi banal et superficiel.
Les vérités sont difficiles à énoncer parce qu'elles dérangent. Il est plus facile et politiquement plus rentable de dénoncer, comme grands responsables, les biocarburants et les soutiens à l'agriculture dans les pays développés. Pour les biocarburants, le président du Brésil a observé que les terres agricoles dans son immense pays sont évaluées à 340 millions d'hectares, et que les biocarburants en occupent 1%. Ce n'est pas ça qui provoque les pénuries, même s'il faut maintenir la pression afin que les biocarburants soient produits en respectant l'environnement et les forêts et en s'orientant vers l'utilisation des déchets agricoles.
C'est dommage que, pour renforcer la défense des biocarburants, le ministre brésilien Celso Amorin ait repris (à Paris) le lieu commun démagogique selon lequel « la faim et la pauvreté sont causées par les subventions agricoles» dans les pays riches. En fait, quel est le résultat de la guerre contre les aides aux agriculteurs ? En Europe, elle a provoqué notamment la jachère obligatoire, qui a réduit sensiblement la production de blé. Aux États-Unis, elle a amené les agriculteurs à orienter la production de maïs vers les biocarburants, à la place de la production alimentaire qui, sans les subventions, ne serait plus rentable. On s'efforce à présent de corriger les orientations qu'on réclamait auparavant (les Verts et les pseudo-amis des pays pauvres y compris): l'UE supprime la jachère obligatoire, ce qui lui permettra de produire de 12 à 15 millions de tonnes de céréales supplémentaires, et les États-Unis ont reconduit pour l'essentiel leurs aides à la production agricole, malgré les protestations des observateurs superficiels.
Orientations indispensables. Asphyxier les agricultures européenne et américaine serait un désastre pour tous, sauf pour le grand commerce, les spéculateurs et certaines multinationales. Certes, l'UE doit renoncer à subventionner ses exportations (ce qui est déjà largement fait: ces subvenions dépassaient 10 milliards d'euros en 1993, sont tombées à 1,4 milliard en 2007 et tomberont encore de la moitié cette année-ci) et les États-Unis doivent renoncer à utiliser leurs surplus comme aide alimentaire. Mais l'autosuffisance alimentaire doit redevenir pour tous l'objectif prioritaire, avec l'appui et l'aide des organismes internationaux: les pays moins développés doivent revenir à l'agriculture de subsistance, c'est-à-dire produire surtout pour leurs populations. Certains le font déjà, d'autres s'orientent dans ce sens. Combien de forces puissantes toutefois s'y opposent, en Afrique surtout: les grands exportateurs d'autres continents, les puissances économiques et financières qui profitent des monocultures pour l'exportation, les classes politiques locales corrompues, les grandes organisations genre Oxfam qui préconisent le libre-échange mondial des produits agricoles…
Une certaine hausse des prix mondiaux pourra en définitive s'avérer utile, car elle permettra d'améliorer la rentabilité de l'activité agricole en encourageant la relance productive, notamment en Afrique, à la condition que les conflits s'y apaisent, car on ne doit pas faire semblant d'ignorer que 80% des famines et autres désastres dans ce continent sont provoqués par les conflits internes.
Les évolutions citées sont bien plus importantes que le gonflement des aides que la FAO, d'autres organismes internationaux et des organisations dites «humanitaires» s'acharnent à présenter comme le remède souverain, alors que la destination finale des financements est souvent douteuse: elle sert davantage à financer les organismes qui les gèrent et certains politiciens au pouvoir qu'à aider les paysans.
(F.R.)